Pavillons de rêve

Le bourdon des champs / © Antoine Richard d'après Nicolas Vereecken

Les plus anciennes abeilles déposaient leurs œufs au fond de trous creusés dans le sol. Leur descendance y était à la merci d’une forte pluie. Avec le temps, ces insectes ont expérimenté toutes sortes d’alternatives plus sûres. Rencontre avec trois insectes architectes.

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Quand les saules bourdonnent

Bancs de galets, rivière, soleil de mars. Les chatons de saule explosent de joie. La saison des abeilles commence. Des milliers de pompons veloutés couverts de pollen attendent leur réveil. En voici une première, puis une autre, qui visitent ces chatons. Leur dos couvert d’une toison gris cendré et leur abdomen noir les distinguent nettement des abeilles domestiques. Ce sont des andrènes, aussi appelés abeilles des sables.

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Une andrène vagabonde sur un chaton de saule / © Antoine Richard d'après Nicolas Vereecken

L’andrène vagabond est lié à la présence simultanée de saules et de sols sableux où il creuse son nid. Il vit exclusivement près de rivières encore assez libres. Les mâles, plus petits, émergent du sol quelques jours avant les femelles. Patrouillant inlassablement au ras du sol, ils les attendent pour s’accoupler.

La mission des femelles est différente. A plusieurs centaines de mètres à la ronde, elles récoltent du pollen de saule puis le rapportent sur leurs pattes arrière. Elles façonnent alors ce trésor doré en boulettes qu’elles n’auront plus qu’à déposer une à une au fond d’une galerie sableuse, en compagnie d’un œuf. Fin avril déjà, le temps de ces abeilles est passé. Rendez-vous avec leurs descendantes l’année prochaine.

Le truc de terrain : En mars et en avril, vous trouverez beaucoup d’abeilles sur les chatons de saule. Le matin, andrènes et autres abeilles sauvages commencent souvent à butiner un peu plus tôt que les abeilles domestiques. S’il y a des terrains sableux ou des chemins de terre à proximité, cherchez au sol les nids des andrènes groupés par dizaines.

Clochettes surprises

Pluie légère en lisière de forêt. Un bouquet de clochettes bleues fleurit au bord du chemin. Et si nous jetions un coup d’œil au fond de ces campanules ? Surprise : il y a là trois bestioles noires, comme endormies, qui attendent le retour du soleil. Ce sont des abeilles, mais des abeilles si discrètes que nul n’a pris la peine de traduire en français leur nom latin.

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Une abeille Chelostoma sur une campanule / © Antoine Richard d'après Nicolas Vereecken

Les femelles de Chelostoma rapunculi butinent exclusivement les campanules. Les mâles les attendent dans les parages. Ils savent qu’elles viendront tôt ou tard. Ils ont d’ailleurs intérêt à faire preuve de patience : les campanules sont si avares en pollen que les butineuses doivent visiter une cinquantaine de fleurs pour approvisionner une seule de leurs cellules.

Cette abeille adopte des trous dans le bois mort pour y pondre ses œufs. Si des campanules fleurissent près de chez vous, elle fera peut-être ses œufs dans votre nichoir.

Le truc de terrain : De bon matin ou par temps pluvieux, on peut surprendre dans les clochettes des campanules l’abeille Chelostoma rapunculi, parfois accompagnée par une autre minuscule abeille noire, Chelostoma campanularum. Ce sont surtout des mâles qui se cachent dans les fleurs : les femelles préfèrent comme abris les nids en construction dans le bois mort.

L'abeille-coucou

Retour au bord de la rivière. Les andrènes sont toujours là. Ils vont et viennent entre les saules couverts de chatons et le sol sableux ponctué de leurs trous. Attention ! Un nouvel insecte patrouille autour des nids. On dirait une guêpe noire et jaune. Il s’agit en réalité une fois encore d’une abeille, mais d’une « abeille-coucou » qui, comme l’oiseau dont elle porte le nom, dépose ses œufs dans le nid des autres.

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L'abeille-coucou Nomada / © Antoine Richard d'après Nicolas Vereecken

L’abeille-coucou Nomada est un parasite. Au lieu de récolter du pollen pour sa descendance, elle a développé un lien particulier avec notre andrène. Prudente, l’abeille des sables ne quitte jamais son nid sans en fermer l’entrée.

Pourtant, Nomada parvient à tromper la vigilance de l’industrieuse butineuse. Aidée par un parfum qui simulerait presque parfaitement l’odeur de son hôte, elle finit par se glisser dans la galerie souterraine pour y déposer un œuf. Sa jeune larve parasite tuera l’œuf de l’andrène vagabond avant de se développer grâce à ses provisions. Aucun doute : de cette cellule-là, il sortira au printemps prochain une abeille-coucou noire et jaune.

Le truc de terrain : Si vous voulez voir Nomada, cherchez les nids des andrènes dans le sable. Pour observer plus facilement d’autres abeilles-coucous en flagrant délit, installez un nichoir. Coeloxys et Stelis viendront certainement y parasiter d’autres victimes.

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Maison en pétales

C’est le début de l’été. Les criquets font vibrer leurs violons. A l’ombre d’un bosquet de chênes, des abeilles s’affairent de fleur en fleur. L’une d’elles, de la taille d’une abeille domestique, s’en distingue par une silhouette trapue et de longs poils. Suivons-la des yeux. L’osmie dalmate se pose sur un géranium. Surprise : au lieu de butiner, elle découpe minutieusement un pétale avec ses mandibules, puis s’envole, emportant avec elle un rond rose de quelques millimètres.

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L'osmie dalmate tapisse volontiers son nid avec les pétales du géranium des Pyrénées. / © Antoine Richard d'après Nicolas Vereecken

Bâtisseuse exigeante, l’osmie dalmate construit la couche extérieure de son cocon avec une pâte végétale à base de feuilles mastiquées d’hélianthème. L’intérieur est tapissé de pétales qui seraient choisis pour leurs propriétés antibiotiques : géranium, lin ou laitue. Au milieu de cet étui finement ouvragé coincé entre deux cailloux, l’osmie dalmate dépose comme il se doit œuf et pollen.

Ce pollen ne vient pas de n’importe quelle fleur ! Ce serait trop simple… L’osmie va le chercher exclusivement sur des scabieuses ou des knauties. C’est autour de ces fleurs des champs bleu violacé que les mâles l’attendent dans l’espoir d’un accouplement. L’osmie dalmate a besoin d’une grande variété et d’une grande quantité de fleurs. Son déclin en dit long sur la dégradation de nos paysages.

Studio tapissé

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La mégachile, abeille coupeuse de feuilles / © Antoine Richard d'après Nicolas Vereecken

Tiens ! On dirait qu’un enfant a joué avec une poinçonneuse sur les feuilles du rosier. Ces feuilles trouées signent le travail d’une mégachile, l’abeille coupeuse de feuilles. La bête aux mœurs spectaculaires est fréquente dans les jardins et jusqu’en pleine ville. Profitons-en !

Pour mettre ses œufs et ses larves à l’abri de la pluie, de l’hiver et des parasites, la mégachile de Willugbiella utilise comme beaucoup d’autres abeilles les vieilles galeries creusées dans le bois mort par des coléoptères. A l’intérieur de ces tunnels, elle construit des sarcophages verts avec très exactement de huit à onze morceaux de feuilles humectés de salive. Chacun de ces cigares miniatures est rempli par un œuf et du pollen.

Le truc de terrain : En mai ou en juin, cherchez des trous d’environ un centimètre sur des feuilles de rosier : la mégachile n’est pas loin ! Forez des trous de différentes tailles dans une vieille bûche. L’abeille y construira peut-être ses étuis de feuilles. L’observation des allers et retours de l’insecte chargé de tuiles vertes, puis de pollen, est un vrai régal.

Villa Escargot

L’osmie bicolore a trouvé la parade presque absolue aux parasites de toutes sortes qui s’attaquent aux larves molles et nues des abeilles : elle squatte des coquilles vides d’escargot ! Investissement exceptionnel dans le monde des insectes, elle consacre plusieurs jours de travail à aménager la cellule d’un seul de ses œufs. Elle n’aura le temps d’en pondre que six ou sept, mais si bien protégés que sa descendance est assurée.

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L'osmie bicolore et une coquille d'escargot / © Antoine Richard d'après Nicolas Vereecken

Cette belle abeille à l’abdomen roux et au thorax noir commence par inspecter minutieusement l’intérieur et l’extérieur de la coquille choisie. Puis elle se glisse dessous, sur le dos, et agite les pattes pour la faire tourner jusqu’à dégager son entrée, histoire de faciliter la suite des travaux.

La femelle amasse au fond de la coquille le pollen qu’elle récolte au cours d’une trentaine de voyages. Puis elle pond un œuf. Après quoi, elle obture son nid avec une couche de ciment fait de feuilles mâchées. Elle remplit le reste de la coquille de sable et de gravier, et construit un second mur de ciment végétal pour condamner l’ouverture.

Ce n’est pas tout ! L’osmie fait encore basculer sa maisonnette pour en coincer l’entrée contre le sol. Elle l’enfouit progressivement, s’envolant avec la terre déblayée, et finit par élever un monticule d’aiguilles, d’herbes sèches ou de brindilles sous lequel sa villa-escargot disparaît complètement. L’osmie bicolore fait tout cela, sans avoir jamais vu ses parents le faire avant elle.

Le truc de terrain : Pour voir l’osmie bicolore à l’œuvre, rassemblez par terre des coquilles vides d’escargot. Et attendez patiemment sous le soleil d’avril que ce curieux appât attire la jolie abeille. Quand le mauvais temps interrompt ses travaux, elle se cache dans sa coquille.

Chauffage compris

Brève embellie entre deux averses. Il fait un temps à ne pas mettre une antenne dehors. Voici pourtant un gros insecte qui vrombit courageusement au ras du sol : le bourdon des champs.

Par quel miracle s’active-t-il dans l’air froid, alors qu’une abeille domestique ne sort qu’à partir de 14 °C ? L’épaisse toison du bourdon y est pour quelque chose, mais ce n’est pas tout : cette abeille velue produit elle-même la chaleur qui lui est nécessaire. Son thorax rebondi cache une musculature puissante qu’elle peut découpler de ses ailes pour la faire fonctionner à vide. Son système de chauffage ultra-efficace lui permet de prospérer jusqu’au nord du cercle polaire.

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Le bourdon des champs / © Antoine Richard d'après Nicolas Vereecken

A quoi rime ce vol en rase-mottes ? Au début du printemps, chacune des femelles rescapées de l’hiver cherche un trou, par exemple une galerie de campagnol, où installer une future colonie. Puis elle pond dix à quinze œufs dans un godet de cire qu’elle réchauffe en le couvant. Les larves sont nourries à la becquée. Leur mère agrandit le berceau collectif au fur et à mesure de leur croissance.

Trois semaines après la ponte, les premières ouvrières adultes déchargent de la plupart des travaux celle qui est devenue une reine. Dès lors, la colonie prospérera jusqu’à l’automne avant de s’éteindre avec la mort de sa fondatrice. Seules quelques femelles de la dernière génération survivront à l’hiver pour assurer le relais l’année suivante.

Retrouvez tous les articles du dossier : La révolution des abeilles.

Couverture de La Salamandre n°185

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 185
Avril - Mai 2008
Article N° complet

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