Lignine, le chantier du siècle

Le bois mort est primordial pour la biodiversité forestière. / © Philippe Lebeaux

Abattu par une tempête, un peuplier gît dans la clairière. Révélations d'un champignon impliqué dans le démantèlement colossal du tronc. Vive le bois mort!

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Trametes versicolor, où en sommes-nous six mois après la chute du peuplier ?

Ce sont des coléoptères qui sont arrivés les premiers sur place, des bostryches et des buprestes. Quelques semaines à peine après la tempête, ces insectes pionniers se sont attaqués à l'écorce. Ensuite, mes collègues micromycètes, des champignons microscopiques friands de cellulose, ont investi le tronc. Finalement, avec mon équipe de champignons basidiomycètes, nous venons d'atterrir sur place : nos spores vont bientôt germer.

Le bois est-il déjà décomposé ?

Patience ! Les coléoptères mangeurs de bois ont creusé des trous dans le tronc, ce qui permet à nos filaments de s'insinuer dans l'arbre et de commencer sa dégradation. En même temps, des champignons non spécialisés ont commencé la digestion des sucres contenus dans les parois cellulaires. L'ensemble du chantier va durer longtemps car le bois est un aliment peu nourrissant. Ses fibres sont rendues indigestes par la lignine, une molécule indestructible sans outils appropriés.

Qu'est-ce qui rend la lignine si résistante ?

C'est une molécule gigantesque et très complexe. Ses constituants se sont assemblés de manière désordonnée. Il n'y a pas deux lignines pareilles. Voilà pourquoi les insectes et les bactéries ne savent pas l'attaquer. En plus, sa dégradation libère des phénols très toxiques.

C'est donc une affaire de spécialistes…

Exactement. Les seuls organismes capables de la dégrader sont des champignons basidiomycètes spécialisés. La science en connaît environ 5000 espèces au monde… dont moi !

Quel est votre secret ?

Le même que celui des fausses blondes aux cheveux décolorés : le peroxyde d'hydrogène. En sécrétant du H2O2 et des enzymes oxydatives, nous faisons brèche dans la lignine. Le bois mort devient plus clair, comme des cheveux oxygénés. D'où le nom de pourriture blanche utilisé pour décrire notre travail.

Vous vous nourrissez donc de lignine ?

Non. Ce composé n'est qu'un obstacle. Nous ne le dégradons que pour pouvoir accéder à des sucres comme la cellulose.

Comment coopérez-vous avec les autres acteurs de ce chantier colossal ?

Notre action ouvre la porte à de nombreux autres champignons, bactéries et invertébrés. En échange, les insectes mâchent le bois et creusent des galeries dont nous profitons pour coloniser l'ensemble du tronc. Mais les conditions de travail ne sont pas toujours très faciles…

C’est-à-dire ?

Prenons l'exemple des mycétophilidés. Les larves de ces mouches se nourrissent de champignons et ralentissent parfois considérablement notre action. Tout comme certains coléoptères, des collemboles ou d'autres invertébrés qui nous grignotent eux aussi.

Combien de temps faudra-t-il pour terminer votre œuvre ?

Pour transformer un tronc en humus, je dirais qu'il faut compter autant de temps que l'arbre a vécu. Dans le cas de ce peuplier d'un diamètre de 120 cm, ça va être le chantier du siècle. Sans doute ne serez-vous pas là pour contempler sa disparition complète vers 2120…

Cordons mycéliens sur du bois mort / © Alessandro Staehli

Autoroutes fongiques

En décollant l'écorce d'un arbre tombé, il est courant d'observer de longs filaments plus ou moins ramifiés. Ces cordons sont des faisceaux de filaments fongiques protégés par une gaine sombre. A travers cette tuyauterie, le champignon transfère des nutriments vers les zones de croissance.

Syrex géant / © kim taylor/ NPL

Kit de survie

Le sirex géant est une sorte de guêpe longue de 3 cm. Il pond dans le bois en décomposition et humecte ses œufs d'un liquide contenant des fragments mycéliens. Le champignon ainsi inoculé améliore les chances de survie de l'insecte. D'abord en stabilisant l'humidité pour une incubation idéale. Puis, après éclosion, en servant de nourriture. Plus tard, quand la larve commence à creuser pour manger du bois, le champignon en profite pour proliférer dans ses tunnels.

Dur comme du bois

Le bois est composé à 40 à 50% de cellulose, à 15 à 35% d'hémicelluloses et à 15 à 35% de lignine quasi indestructible. Après la cellulose, la lignine est la deuxième molécule la plus abondante sur Terre, d'où l'importance écologique des champignons basidiomycètes, les seuls capables de la dégrader.

Pourriture blanche / © Philippe Lebeaux

Mission pourrie

Les champignons basidiomycètes responsables de la pourriture blanche dégradent la lignine et l’hémicellulose. La cellulose qui reste dans les parois cellulaires confère au bois une couleur gris blanchâtre et un aspect fibreux. Désormais, il va se décomposer très vite.

Paradis par terre

Après quelques décennies de décomposition, le bois mort se transforme en une masse molle et friable, notamment où il touche le sol. Les invertébrés de la litière, acariens et collemboles en tête, abondent dans cette matière et contribuent à mener le recyclage à son terme.

Couverture de La Salamandre n°236

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 236
Octobre - Novembre 2016
Article N° complet

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