Migration, mode d’emploi

Grues / © Jean-François Hellio & Nicolas Van Ingen

Cinq milliards d’oiseaux européens hivernent chaque année au sud du Sahara. Et davantage encore nous quittent pour la Méditerranée. Pourquoi et surtout comment ?

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Partout sur Terre

Migrer est une question de survie pour ceux qui ne peuvent trouver où ils ont niché de quoi se nourrir quand vient le froid. En Scandinavie, 85 % des espèces d’oiseaux sont migratrices. Cette proportion diminue à mesure qu’on se rapproche de l’équateur et de son absence de saisons. C’est bel et bien l’irrégularité des ressources alimentaires au fil de l’année qui provoque ces va-et-vient fascinants.

Beaucoup d’oiseaux se contentent de descendre de la montagne en plaine ou de se déplacer de quelques centaines de kilomètres. D’autres rejoignent le sud de l’Europe ou le Maghreb. Et puis, il y a ceux qui hivernent le long du Sahel ou vont jusqu’à l’extrême sud du continent africain.

Partout au monde, les oiseaux migrent quand une saison hostile suit une période généreuse en nourriture. Ainsi, de nombreuses espèces africaines qui nichent dans la savane fuient la saison sèche vers le sud. Dans l’hémisphère austral, on observe les mêmes mouvements que chez nous, inversés et décalés de six mois. Les oiseaux y échappent à l’hiver en s’envolant vers le nord. Même les océans ont leurs migrateurs au long cours. Pétrels ou albatros suivent la répartition du plancton en décrivant d’immenses périples encore peu connus.

Fauvette à tête noire / © Benoît Renevey

Alors que les fauvettes à tête noire du Midi sont sédentaires, leurs cousines scandinaves migrent jusqu’au Sahel. Et celles d’Europe centrale ? La plupart s’arrêtent autour de la Méditerranée… mais 10 % d’entre elles ont adopté depuis quelques années le doux hiver britannique.

Comment devient-on migrateur ?

Par le passé, les glaciations ont contraint de nombreux oiseaux européens à se réfugier au sud. On suppose qu’après chacune de ces époques froides, ils ont progressivement recolonisé le terrain perdu, devenant ainsi migrateurs pour nicher toujours plus au nord.

Le serin cini, un méditerranéen traditionnellement sédentaire, illustre la façon dont les choses ont pu se passer. En quarante ans, ce petit passereau a conquis l’Europe jusqu’à la Suède. Plus il s’installe au nord, plus il devient migrateur, faute de nourriture en hiver. Le héron garde-boeuf, la cisticole ou la bouscarle sont eux aussi en train d’apprendre à migrer au fur et à mesure de leur récente progression vers le nord.

Les chemins de la migration et les sites d’hivernage actuels correspondent souvent aux anciens territoires auxquels les oiseaux seraient restés fidèles. On cite souvent le cas des traquets motteux jadis réfugiés en Afrique et qui, même s’ils nichent aujourd’hui en Alaska ou au Groenland, continuent chaque année de traverser le Sahara. De même nos pies-grièches écorcheurs s’osbtinent-elles à remonter le Nil jusqu’en Afrique de l’Est, sans doute parce que c’est là qu’autrefois elles auraient fui les glaciations.

Merles / © Benoît Renevey

Chez nous, les merles sont à la fois sédentaires et migrateurs. En hiver, ce sont surtout des mâles qui restent sur place. Quand le froid les contraint à partir, ils iront généralement moins au sud que les femelles.

Le climat fait foi

L’exemple du rougegorge migrateur dans le Nord et casanier dans le Sud (voir notre article) n’est pas un cas isolé. En Scandinavie ou en Sibérie, des espèces pour nous sédentaires - pinsons ou mésanges par exemple - sont entièrement migratrices. A l’autre extrême, certains de «nos» migrateurs comme le pouillot véloce sont sédentaires autour de la Méditerranée.

En fait, les oiseaux s’adaptent au climat dans lequel ils vivent et combinent volontiers les deux stratégies dans la même région. Ainsi, un hiver rigoureux favorisera les voyageurs, un ciel clément les plus casaniers. Par exemple le mois de février 1985, exceptionnellement froid, a anéanti nos rougegorges et troglodytes sédentaires de plaine, alors que leurs cousins des montagnes, réfugiés par nécessité dans le Sud, ont échappé à l’hécatombe. Rester n’est pas forcément moins dangereux que partir !

Migration, mode d’emploi - La Salamandre héron oiseau vol

Hérons garde-boeufs / © Benoît Renevey

Certains hérons garde-boeufs cantonnés au sud de l’Europe sont récemment devenus migrateurs en s’aventurant toujours plus au nord. Voilà qui permettra peut-être à cet oiseau d’origine africaine de coloniser toute l’Europe.

Quand partir ?

De nombreuses expériences ont montré que c’est la durée respective des jours et des nuits qui indique aux oiseaux le bon moment pour partir. Les conditions atmosphériques ne font qu’accélérer ou ralentir le défilé. Les martinets sont les premiers à nous quitter début août, suivis des milans et des pies-grièches. Le gros des migrateurs s’en ira en septembre ou en octobre.

Pour mettre toutes les chances de leur côté, les oiseaux voyageurs renouvellent leurs plumes en été et passent de longues heures à les entretenir. Et surtout, ils redoublent d’appétit ! Une fauvette des jardins sur le départ peut peser 28 grammes contre un poids habituel de 15. La combustion de ses réserves de graisse l’alimentera en énergie et en eau à raison d’environ 1 gramme pour 100 kilomètres. Gonflée à bloc et avec des vents favorables, elle pourra théoriquement survoler le Sahara d’une seule traite.

© Jean-François Hellio & Nicolas Van Ingen

Observer le disque lunaire par nuit claire en période de migration peut réserver des surprises: le ciel est rempli de voyageurs!

Chaque nuit, par millions

Les deux tiers des oiseaux migrateurs volent de nuit à notre insu. Cette précaution leur permet d’éviter la plupart des prédateurs ainsi que les turbulences provoquées par le réchauffement de l’air. Et la nuit, il fait bon frais! Ce n’est que tout récemment, grâce à des études menées au radar et à des comptages attentifs sur le disque lunaire, que l’importance de ce défilé nocturne a pu être mise en évidence. Certaines nuits d’automne, on estime que trois millions d’oiseaux traversent le Plateau suisse entre Bâle et Lucerne!

Quand les vents sont favorables, les oiseaux s’élancent peu après la tombée du jour, souvent en petites formations rapidement dispersées par la nuit. Les migrateurs à courte distance volent généralement trois ou quatre heures avant de se poser. Ceux qui font de grands voyages profitent de toute la nuit et continuent parfois leur vol en plein jour au-dessus de la mer ou du désert.

Il est évidemment plus facile de voyager en groupe quand on migre de jour. La plupart des rapaces, des cigognes et autres planeurs tributaires des courants chauds n’ont tout simplement pas le choix : c’est uniquement durant la journée qu’ils trouveront les ascendances nécessaires à leur migration.

Migration, mode d’emploi - La Salamandre coucou oiseau

Coucou / © Vincent Munier

Peut-être est-ce pour retourner au plus vite en Afrique équatoriale que la femelle du coucou pond ses œufs dans les nids d’autres passereaux. A la fin du mois d’août, les jeunes prendront la route du Sud sans avoir jamais vu leurs parents, partis en Afrique six semaines plus tôt.

Eviter la jungle

Où s’arrêtent les passereaux qui traversent le Sahara ? Dans les forêts équatoriales grouillantes de vie ? Pensez donc ! A part le loriot, presque aucun migrateur ne s’y aventure: la grande forêt ne connaît pas les saisons. Toutes les places sont prises par une multitude d’oiseaux sédentaires ultra-spécialisés. Dans le Sahel en revanche, la saison des pluies se termine quand arrivent les voyageurs. La table est mise, les insectes abondent et les oiseaux qui nichent sur place sont loin d’occuper tout le terrain. C’est là, juste après le désert, que la plupart des voyageurs font escale, descendant peu à peu vers le sud jusqu’en février ou en mars pour fuir la sécheresse.

Phragmite des joncs / © Arto Juvonen

La plupart des migrateurs traversent l’Europe en direction du sud-ouest. Ceux qui poursuivent jusqu’au Sahel, comme ce phragmite des joncs, infléchissent ensuite leur trajectoire plein sud selon un plan général déterminé génétiquement.

A quelle vitesse ?

Prenons un petit passereau qui se déplace à environ 40 km/h. Sa vitesse peut varier du simple au double selon qu’il est porté par un vent arrière ou freiné par un vent contraire. Pas étonnant que les migrateurs attendent - parfois pendant des jours - des courants favorables pour s’envoler et qu’ils cherchent la meilleure altitude pour se déplacer le plus rapidement possible à moindre effort.

Les oiseaux ont un système respiratoire bien plus efficace que le nôtre. Les sacs aériens répartis dans leur corps leur permettent de supporter des efforts intenses à très haute altitude. Les oies et les canards atteignent 60 à 70 km/h en vol battu. Ils peuvent tenir ce rythme à une altitude de plusieurs milliers de mètres.

Plus on s’élève, plus la température de l’air et la concentration en oxygène baissent. En contrepartie, les vents deviennent de plus en plus forts, fournissant d’extraordinaires coups d’accélérateur. Une trentaine de cygnes chanteurs suivis au radar, propulsés par de puissants jet stream à plus de 8’000 mètres d’altitude, ont pu rallier l’Islande à partir de l’Ecosse à la vitesse moyenne de 180 km/h !

Grues / © Jean-François Hellio & Nicolas Van Ingen

Les jeunes grues accompagnent leurs parents. Elles bénéficient de leur expérience. Voler en V comme les oies ou les canards permet à ces oiseaux d’économiser une partie de l’énergie du vol.

Instinct ou apprentissage ?

Quelle est la part du phénomène migratoire inscrite dans les gènes des oiseaux, et que leur apporte en plus la pratique? Une célèbre expérience a tenté de répondre à cette question. Des étourneaux capturés aux Pays-Bas lors de leur migration d’automne furent relâchés en Suisse. Les jeunes continuèrent imperturbablement dans la direction sud-ouest pour laquelle ils étaient programmés, allant pour la plupart jusqu’en Espagne. En revanche, les adultes ont su corriger leur trajectoire pour rallier leurs quartiers d’hiver traditionnels, dans le nord de la France et en Angleterre.

D’autres recherches ont montré que les étourneaux ne sont pas un cas isolé. Beaucoup de migrateurs ont comme eux un plan de vol préprogrammé. Mais les oiseaux se construisent au fil des années une sorte de carte mentale qui leur permet de savoir exactement où ils sont et de corriger leur trajectoire en continu.

Les sens de l’orientation

De passionnantes expériences en planétarium ont confirmé que les oiseaux s’orientent de jour grâce à la position du soleil couplée à leur horloge interne. De nuit, ils volent en fonction de la position des étoiles. Si le ciel est nuageux, c’est le champ magnétique terrestre qui sert de repère. Il semble que ce soient des cellules des yeux et du bec qui sont capables de percevoir la force et l’inclinaison du champ magnétique terrestre, ce qui leur permet de situer les points cardinaux.

Enfin, comme les abeilles, les oiseaux sont sensibles à l’orientation de la lumière polarisée émise par le soleil. Même à travers de gros nuages, elle leur indique à coup sûr le nord et le sud. La Suissesse Rachel Muheima découvert que c’est ce sixième sens qui sert de référence aux migrateurs pour régler leurs différents systèmes d’orientation.

Migration, mode d’emploi - La Salamandre oiseau faucon

Faucon d'Eléonore / © Dietmar Nill

Les faucons d’Eléonore nichent en colonies sur les îles de la Méditerranée. Ils attendent l’automne et le passage des migrateurs pour élever leurs jeunes. Ces rapaces peuvent chasser en équipe. Ils se placent tous les deux à trois cents mètres au-dessus de la mer, pour intercepter les passereaux voyageurs. Puis ils migrent à leur tour, via la mer Rouge, jusqu’aux rives de l’océan Indien et vers Madagascar.

Regagner le même nid ?

Un oiseau migrateur dont la nichée a été couronnée de succès a intérêt à revenir s’établir au même endroit l’année suivante. Chez les hirondelles par exemple, quand l’emplacement du nid est la cause d’un échec, les deux parents se séparent et ne reviennent pas. A l’inverse, ils peuvent se retrouver l’un l’autre pendant plusieurs années sur un nid bien placé et sans courants d’air. En juillet-août, les hirondelles de l’année vagabondent de nids en nids encore occupés par les adultes pour leur seconde nichée. Le baguage a montré que cette errance permet aux oiseaux inexpérimentés de savoir, souvent à 200 ou 300 kilomètres de leur lieu de naissance, quels sont les nids les plus favorables… Le printemps revenu, ils iront contrôler au plus vite si l’un d’eux est libre.

Franchir les cols ?

En automne, par temps clair et vent arrière, les oiseaux qui arrivent du Nord repèrent facilement la barrière des Alpes. Il leur est facile d’infléchir légèrement leur trajectoire pour éviter l’obstacle. Les migrateurs qui passent tout droit à haute altitude sont relativement peu nombreux. On compte surtout parmi eux des oiseaux nordiques qui ont accumulé des réserves de graisse plus importantes.

Par mauvais temps et vent contraire, en revanche, les oiseaux ont tout intérêt à voler bas. Les deux tiers d’entre eux contournent les Alpes par l’ouest. Les autres s’engouffrent dans les vallées et tentent de passer par les cols. Les nuages et le vent peuvent les bloquer plusieurs jours ou les contraindre à rebrousser chemin.

Migration, mode d’emploi - La Salamandre hirondelle oiseau froid hiver

Hirondelles / © Jean-Lou Zimmermann

Une vague de froid précoce en automne peut bloquer la migration des hirondelles et faire périr par milliers ces oiseaux incapables de se nourrir dans de telles conditions.

Des îles et des détroits

Par vent arrière, même un migrateur de 20 grammes seulement est capable de franchir la Méditerranée en une étape. Mais que le temps change et notre voyageur est en péril ! Survoler la mer est risqué, tout simplement parce qu’on n’a pas le droit de s’arrêter. Les oiseaux qui la contournent ont été favorisés et sélectionnés au fil des siècles. Ce comportement prudent est aujourd’hui adopté par la majorité des migrateurs.

Les uns contournent les Alpes par l’ouest, puis franchissent pour la plupart la Méditerranée près de Gibraltar. Les autres optent pour la voie orientale par le détroit du Bosphore. Enfin, une partie des oiseaux qui ont traversé les Alpes survolent l’Italie et atteignent la Tunisie après d’éventuelles escales en Sicile et sur diverses petites îles de la Méditerranée.

Fuligules milouins / © Jean-François Hellio & Nicolas Van Ingen

Avec d’autres canards du Nord, les fuligules milouins déferlent sur nos lacs courant novembre. Les femelles poursuivent plus au sud et hivernent pour la plupart en Espagne, au Maroc, voire jusqu’au Mali.

Les airs du désert

Avec ses 2’000 kilomètres sans eau, sans nourriture et presque sans ombre, le Sahara est de loin le plus terrible des obstacles pour les migrateurs. Des expériences sur la physiologie des passereaux suggèrent même que la plupart d’entre eux n’ont pas les qualités physiques pour accomplir un tel exploit ! Et pourtant, depuis des millénaires, ces oiseaux réussissent l’improbable. Bien sûr, beaucoup y laissent leurs plumes, mais ces pertes sont bien plus faibles que celles qui surviennent lors des deux périlleux premiers mois de la vie des oisillons.

En automne, les migrateurs transsahariens ne peuvent fuir la chaleur et la sécheresse en altitude. Ils doivent voler bas pour éviter les vents contraires et se concentrent le long de la côte atlantique. La plupart volent de nuit et se posent à l’aube en plein désert, recherchant un peu d’ombre derrière un caillou. Le désert est si grand qu’on a découvert voilà quelques années seulement cette multitude d’oiseaux dispersés en plein Sahara.

Au printemps, des vents favorables permettent aux migrateurs de voler plus haut, donc de traverser le désert plus vite et sur un plus large front.

Le calendrier des retours

De manière générale, le voyage vers l’Europe est beaucoup plus direct et plus prompt que la migration vers le Sud. La course de vitesse à laquelle se livrent les oiseaux au printemps permet aux mâles les plus rapides d’occuper les territoires les plus favorables et de courtiser les femelles les plus attractives. Les espèces les plus précoces sont des migrateurs à courte distance dont le retour dépend directement des aléas atmosphériques.

Merles, étourneaux et pinsons réfugiés dans le Midi sont en général de retour en février. Puis viennent les alouettes, grives et rougequeues exilés autour de la Méditerranée. Ceux qui passent l’hiver au sud du Sahara arrivent plus tard, en avril ou début mai. Incapables de calquer leur retour sur le temps qu’il fait dans le Nord, ils reviennent quand leur horloge biologique leur en donne l’impulsion.

Les derniers à nous rejoindre en juillet seulement sont de jeunes hirondelles âgées d’un an. Ces oiseaux inexpérimentés arrivent juste assez tôt pour élever une nichée tardive. Elles compensent la perte des hirondelles plus âgées mortes durant le printemps.

Retrouvez tous les articles du dossier sur la migration : Voyager avec les oiseaux.

Couverture de La Salamandre n°182

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 182
Octobre - Novembre 2007
Article N° complet

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