Un hiver sous les Tropiques

Fauvette et lierre / © Sylvain Leparoux

Liane très populaire, le lierre fleurit quand les autres plantes fanent. Son feuillage toujours vert offre gîte et couvert, même aux portes de l’hiver.

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Après une lourde journée, les nuages se lâchent. C’est le déluge. En forêt, un rideau de pluie ruisselle sur les branches dénudées et martèle le sol couvert de feuilles froissées. Un citron contemple cette scène apocalyptique depuis un lierre centenaire cramponné au tronc d’un chêne. Ce papillon jaune à l’aspect de feuille dormira ici, en sécurité dans cette arche de Noé végétale, pendant les longs mois d’hiver. Peu après, une fauvette à tête noire arrive en trombe pour chercher refuge dans le feuillage protecteur.

Trempée, elle s’ébroue avant de migrer peut-être plus au Sud… Là où il fait toujours bon, là d’où vient aussi le lierre aux origines tropicales. Accusé d’étouffer les arbres, Hedera helix est parfois arraché sans plus de cérémonie. Pourtant, cette plante est précieuse. Pas assez robuste pour tenir droite, elle s’agrippe aux murs et aux arbres pour chercher le soleil. Fixé à un tronc, le lierre n’y puise aucune substance. Mais il le protège des intempéries et des dégâts causés par les cerfs ou les sangliers, tout en empêchant l’apparition de dangereux champignons.

Le lierre, un hiver sous les tropiques - La Salamandre

© Sylvain Leparoux

L’averse a emporté avec elle quelques degrés. La frondaison marbrée du lierre scintille dans ce paysage délavé. Il y a comme un air de fin et, pourtant, la fête du lierre ne fait que commencer. Soucieux de n’empiéter sur personne, il s’active toujours avec un temps de retard : l’automne est sa saison. Fraîchement arrosée et éclairée par une trouée de lumière, la plante grimpante s’épanouit. Réunies en ombelles parfumées, ses minuscules fleurs jaune verdâtre apparaissent comme une aubaine pour les butineurs encore en vie.

Guêpes, abeilles et mouches se pressent en nombre autour des boules de pollen et des plats nectarifères pour profiter du festin. Dans un vol vrombissant, une reine fondatrice de frelon asiatique rejoint les agapes. Pendant tout l’été, les ouvrières de sa colonie ont capturé sans vergogne des abeilles pour nourrir leurs larves. Cette fois, le frelon n’a d’yeux que pour le nectar sucré qui lui permettra d’hiberner en solitaire, le ventre plein.

Quelques fleurs plus haut, un vulcain se désaltère à coups de trompe en voletant d’un calice à l’autre. Contrairement au citron qui hiberne sur place, ou à tant de papillons qui périssent dès les grands froids, cette vanesse se prépare au plus grand voyage de sa vie. Avant de partir vers Gibraltar puis l’Afrique du Nord, elle recharge ses batteries avec la boisson énergétique offerte par la liane. Sans le lierre tardif, qui nourrirait toute cette vie qui s’accroche ? L’hiver tombe avec les premiers flocons. Les feuilles du lierre, protégées du froid par leur cuticule cireuse, restent fidèles à leurs branches. Quand la nourriture se fait rare, cette verdure en libre-service fait le bonheur des chevreuils et des chamois. Toujours en décalage par rapport aux autres végétaux, la liane offre ses fruits mûrs à la fin de l’hiver, juste à temps pour remplir les estomacs de plus en plus creux.

© Sylvain Leparoux

Ses baies, d’abord vertes puis rougeâtres, virent au bleu noir entre janvier et avril. Pauvre en pulpe, mais 100 fois plus riche en lipides qu’une pomme, ce fruit sucré compte parmi les plus énergétiques. De la taille d’un petit pois, il régale les oiseaux et quelques mammifère : merles, grives, étourneaux, fauvettes, renards, lérots et même rougegorges au gosier juste assez grand. Quant à vous, ne vous laissez pas tenter par ces perles noires: vous risquez un aller express aux toilettes. On pense que le poison bien dosé dans les baies accélère juste le transit des consommateurs habitués. Non digérées, les deux à cinq graines sont expulsées intactes. Mais certains gourmands, comme le pigeon ramier, ne jouent pas le jeu et digèrent le tout.

Le temps passe, et voilà déjà les primevères. Un merle avale quatre fruits à la suite en renversant sa tête vers l’arrière. Il les transporte dans son jabot pour nourrir sa nichée, installée discrètement dans son lierre fétiche. Jamais dégarnie, la plante est en train de renouveler ses vieilles feuilles de trois ans et enrichit ainsi le sol forestier. Que demander de plus ? Que notre lierre, enlacé à son arbre, continue de nous raconter son histoire décalée et attachante au fil des saisons.

Le lierre, un hiver sous les tropiques - La Salamandre

© Sylvain Leparoux

Croyances cramponnées

Qu’on se le dise : le lierre n’est pas un parasite. C’est plutôt un épiphyte, soit une plante sur une plante. Plusieurs études démontrent qu’il n’affecte pas la croissance des arbres, sauf quand ceux-ci sont vieux ou malades et s’éclaircissent en le laissant prendre ses aises. Hedera vient de haerrere, saisir, et helix, spirale. En effet, comme la vigne ou la glycine, le lierre grimpe en s’accrochant à son support, parfois jusqu’à 30 m de haut. Cette liane arborescente et ses cousines du genre Hedera sont d’ailleurs les seules représentantes européennes des araliacées, une famille tropicale dont fait aussi partie le ginseng.

Liane à tout faire

Si vous aviez été malade il y a deux millénaires, on vous aurait prescrit du lierre. Un peu de fleurs contre la dysenterie ou
les brûlures sévères, un jus de ses fruits pour les douleurs dentaires, des cataplasmes de feuilles en cas de bronchite, de rhumatismes, d’ulcères ou de plaies rebelles. Si, aujourd’hui, la justesse des conseils d’Hippocrate ou de Dioscoride est confirmée, on en évite l’usage interne, jugé trop dangereux. Du coup, le lierre est relégué aux compléments anticellulite.

Le lierre, un hiver sous les tropiques - La Salamandre

© Sylvain Leparoux

Petit lierre, grand demain

Après la germination, les plantules de lierre s’orientent vers un support en… suivant son ombre. Commence alors une longue escalade en quête de lumière. A ce stade, la plante ne possède que des tiges stériles aux feuilles d’un vert foncé et luisant, triangulaires ou divisées en trois ou cinq lobes. Une fois en hauteur et enfin visible pour les butineurs, la liane produit des rameaux sur lesquels se développeront fleurs, puis fruits. Les feuilles de ces tiges florifères sont alors ovales et pointues.

Roi du crampon

Pour grimper, le lierre s’agrippe par des racines transformées en crampons. Le support de son ascension doit comporter un minimum d’aspérités. Au contact de ces prises, les milliers de radicelles serrées le long des tiges s’y calent et épaississent. Les poils racinaires sécrètent une colle puissante, faite de nanoparticules gluantes. De quoi rester agrippé fermement plusieurs centaines d’années, et même après la mort de la liane. Pour sa croissance, le lierre absorbe des nutriments uniquement par ses vraies racines ancrées dans le sol.

En vidéo, la Minute Nature dédiée au lierre.

Nos 3 conseils pour autour du lierre ici.

Le fruit du lierre se dévoile ici tout en poésie sous le crayon de Dominique Mansion, naturaliste hors pair. Ca vaut le coup d'oeil.

Couverture de La Salamandre n°242

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 242
Octobre - Novembre 2017
Article N° complet

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