La soprano des landes

Ce mâle de gorgebleue à miroir roux en plumage nuptial chante sous la pluie comme s'il était seul au monde / © Alessandro Staehli

La gorgebleue à miroir roux est un petit oiseau specta­culaire mais très rare et discret. Récit d'une rencontre inespérée entre rhododendrons et myrtilles.

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Pour demain, le bulletin météo annonce une journée bouchée avec quelques éclaircies et des précipitations possibles le long des Alpes. Parfait ! Je hume la possibilité de lumières et d'ambiances incroyables. Pourquoi ne pas partir à la recherche des lagopèdes alpins ? Désireux de partager cette journée en montagne, je motive ma sœur Sebastiana à se joindre à l'excursion.

Combien de fois suis-je parti à sa recherche le cœur plein d'espoir ?

Le réveil sonne dans la nuit. Le temps de prépa­rer un thermos de tisane bien sucrée et c'est parti ! Aucune étoile dans le ciel. Un vent frais souffle depuis le nord. Je briefe rapidement mon accompagnatrice sur la recherche des « poules des neiges ». Nous écoutons sur mon lecteur mp3 le chant du lagopède et celui du merle de roche. Sans trop y croire, je passe aussi le refrain de la gorgebleue à miroir. Ma sœur connaît mon attraction presque enfantine pour le pettazzurro , en italien la « poitrine azurée ». La sous-espèce à miroir roux, typique de la toundra, niche également ici ou là dans les Alpes. Depuis des années, je rêve d'apercevoir cet oiseau extraordinaire. Mais c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin… La population suisse de cette rareté compte à peine quelques couples sur 25'000 km2 d'étendue montagneuses. Combien de fois suis-je parti à sa recherche le cœur plein d'espoir ?

Soudain, des notes presque métalliques résonnent dans le silence.

J'avance avec ma sœur sous une fine pluie, un sac photo de 20 kg sur les épaules. Par terre, partout des pulsatilles de printemps et dans les gouilles des pontes de grenouille rousse. Une couche de neige de 40 cm recouvre encore la moitié de la pente tapissée de myrtilles, de rhododendrons, de saules buissonnants et d'aulnes verts.
Soudain, des notes presque métalliques résonnent dans le silence. Je n'en crois pas mes oreilles ! Un regard à ma sœur… qui finit par reconnaître le chant de la gorgebleue. La silhouette du passereau se découpe dans le ciel sur un mélèze à 40 m. Tremblant, je l'accueille pour la première fois dans le champ de vision de mes jumelles. Même en contre-jour, il est superbe !
Pendant une demi-heure, nous observons ce mâle chanter pour baliser son territoire. Je localise ses différents postes de chant et profite d'un moment d'absence de l'oiseau pour glisser comme une ombre entre les buissons. Je sors mon filet de camouflage et me mets à l'affût à quelques mètres d'un épicéa rabougri qui lui sert de perchoir. Immobile derrière mon trépied, je ne suis plus qu'une bosse brune parmi les arbustes de la lande.

Nous respirons le même air chargé du parfum des rhododendrons.

Il pleuvine toujours et j'attends avec beaucoup d'émotion. Enfin, la gorgebleue vient se poser à quelques mètres de ma cachette improvisée. Comme par magie, deux rayons de lumière percent les nuages au bon moment. Nous passons plus de cinq minutes ensemble, sans qu'elle le sache. Nous respirons le même air chargé du parfum des rhododendrons. Nous recevons les mêmes gouttelettes glaciales.
Inutile de dire que ce jour-là nous ne verrons pas de lagopèdes. Il ne faut quand même pas trop en demander...

Toundra alpine

Dans les Alpes, la gorgebleue à miroir roux recherche des milieux frais et humides qui rappellent ses exigences nordiques. Elle niche dans des fonds de vallée peu exposés et recouverts d'un tapis d'arbrisseaux nains, myrtilles, rhododendrons, saules ou aulnes verts, mais aussi dans la végétation luxuriante des reposoirs à bétail. Généralement, les femelles arrivent sur les lieux de nidification vers la fin du mois de mai, environ une semaine après les mâles. Comme le rossignol philomèle en plaine, ceux-ci chantent volontiers de nuit, surtout lorsque la lune est de la partie...

Brève démonstration

Très discrète et vivant essentiellement au ras du sol, la gorgebleue à miroir roux passe facilement inaperçue dans la topographie accidentée de la lande. Mais pendant quelques semaines de mai, les mâles oublient toute discrétion. De retour de leurs quartiers d'hivernage en Afrique orientale, ils sont très démonstratifs et chantent en évidence sur un arbre ou un buisson. Leurs phrases commencent par des syllabes hésitantes, qui se poursuivent par un cocktail de motifs mélodieux, d'imitations et de sons presque métalliques.

La gorgebleue soprano des landes

Alessandro Staehli

Alessandro Staehli

naturaliste et photographe indionature.com

  • 1985 Naissance à Locarno (Tessin).
  • 1997 Son père lui offre son premier appareil photo, un Seagull argentique avec un objectif de 50 mm.
  • 2004 Entame des études en biologie à l'Université de Neuchâtel.
  • 2010 Commence la photo­graphie naturaliste en numérique.
  • 2011 Engagé à La Salamandre en tant que rédacteur.
Couverture de La Salamandre n°221

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 221
Avril - Mai 2014
Article N° complet

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