Embuscade dans les élodées

Grèbe castagneux en plongée / © Benoît Perrotin

Chaussez vos palmes, mettez votre masque et suivez la pêche du grèbe au royaume du brochet. Quand la fiction rejoint la réalité...

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Bord de lac, bras mort ou étang, peu importe… La lumière orangée de l'aube plonge les roseaux dans une ambiance magique. Un rire hystérique déchire la brume. A qui appartient ce cri hennissant ? A une grenouille ? Un minuscule canard apparaît entre deux saules. Un caneton, déjà ? Non ! Cette boule de plumes à l'arrière brusquement tronqué et aux joues teintées de roux est un grèbe castagneux. Il ne mesure que 25 cm de long, pourtant c'est un adulte. Après avoir lancé un nouveau trille aigu, l'oiseau s'éloigne de la roselière et plonge d'un coup dans les eaux vertes.

L'ablette imprudente

Sous le miroir, un autre monde. Derrière le grèbe, l'alignement monotone de milliers de tiges de roseaux s'estompe peu à peu. Devant lui, une forêt enchantée d'élodées qui dansent comme des graminées dans la brise. En contrebas, des jeux de lumière courent sur le sable et les rochers tapissés de moules zébrées.

Couvert de mille billes d'air, le grèbe castagneux traverse ce paradis aquatique. Toute son attention se focalise sur les reflets argentés des poissons. Des bancs de dizaines de rotengles et de chevaines pâturent entre les herbiers. Seule une ablette nage en solitaire au ras des characées. La proie idéale ! Tout excité, le petit grèbe file à toute vitesse, propulsé par ses orteils lobés. Au bout de 28,4 secondes de plongée très exactement, il saisit sa première victime…

La partie de pêche a bien commencé. Mais peut-on chasser impunément dans les jardins du roi ?

Chevaine et rotengle nageant parmi la végétation aquatique / © Benoît Perrotin

Poursuite dans les phragmites

Le castagneux remonte en surface avec la légèreté d'un bouchon, puis avale le petit poisson tête la première. Un grand rire territorial pour rappeler sa présence aux rivaux. Et plouf , c’est parti pour une nouvelle immersion.

Cette fois, c'est un gardon de 12 cm qui attire le regard du plongeur. Difficile pour ce grèbe miniature d'avaler des proies d'une taille pareille… Mais la faim rend aveugle et le pêcheur se lance dans une quête improbable. Virages aigus, attaques manquées, coups de nageoires et de pattes. A chaque nouveau mouvement, des ondes se propagent jusqu'au cœur des herbiers et dans la vase du fond.

Pleine à craquer

Talonné par l'oiseau qui rame à toute allure, le gardon se faufile entre les algues. L'écho de cette course-poursuite est détecté par un brochet caché dans la forêt immergée. Car rien n'échappe au système d'alarme ultra-sophistiqué de ce grand poisson.

C'est une femelle longue de plus d'un mètre. Le ventre plein d'ovules bientôt mûrs, elle ne chasse plus depuis douze jours pour concentrer toute son énergie à la reproduction. Apathique, elle passe ses journées immobile au fond de l'eau.

Pourtant, cette agitation finit par l'intriguer. Alors, sept nageoires mettent lentement en mouvement treize kilos de muscles. Tous sens en éveil, le brochet avance avec un calme impressionnant. Puis il s'arrête et observe la scène, parfaitement camouflé derrière un rideau d'élodées.

Brochet à l'affût. Va-t-il capturer ce grèbe castagneux? / © Benoît Perrotin

Après une trentaine de secondes de pêche infructueuse, le petit bouchon palmé remonte à la surface reprendre son souffle. Puis repart en apnée à la recherche du gardon… Par moments, le couple prédateur-proie passe non loin du brochet posté dans les herbiers.

Grèbe castagneux en train de barboter. / © Benoît Perrotin

La fosse aux brochets

A vrai dire, cette grande femelle n'est pas le seul monstre caché. Dans les alentours, une trentaine d'autres individus se tiennent dans la végétation. Mais comment est-il possible qu'autant de prédateurs cohabitent sur ce bout de rive ? Ah, l'amour, bien sûr ! Certains ont quitté leur territoire à quelques centaines de mètres, d'autres ont parcouru des dizaines de kilomètres. Le lieu choisi pour leur fête imminente n'est pas le fruit du hasard. Souvent, les adultes reviennent se reproduire là où ils sont nés. Frères, sœurs, cousins, parents, enfants et petits-enfants : les voici tous réunis pour frayer.

En septembre dernier, les ovaires des femelles ont commencé à gonfler pour atteindre en février le tiers de leur poids. Et maintenant, elles viennent de rejoindre cette baie abritée précédées par les mâles chargés de laitance.

Dans quelques jours, les brochets exploreront fébrilement la jungle de roseaux, characées et élodées. Une fois identifiés les meilleurs sites, chaque femelle expulsera des centaines de milliers d'ovules promptement fécondés par un ou deux mâles. Pour augmenter leurs chances de survie, les œufs seront fixés par paquets sur la végétation aquatique. Selon la température de l'eau, ils écloront dix à vingt jours plus tard.

Mais où est passé notre grèbe ?

Quelques oeufs de brochet sont visibles à droite de cette femelle, collés à la végétation. / © Benoît Perrotin

Sprinter calculateur

Terrorisé, le gardon accélère une fois de plus pour semer le castagneux. Deux yeux cerclés de jaune doré observent la scène à travers les algues. Le brochet analyse froidement tous les signaux captés par ses organes sensoriels. Son cerveau les intègre et mouline pour élaborer une réponse. Va-t-il enfin attaquer ?

Son choix dépend de plusieurs paramètres : taille, forme, position ou vitesse de déplacement de sa victime potentielle. Mais il faut surtout que celle-ci se rapproche suffisamment. Esox lucius est un sprinter hors pair, mais il n'est pas doué pour les marathons. Voilà pourquoi il mise sur l'embuscade.

Après un slalom improvisé entre des élodées, le gardon fonce maintenant droit sur la cachette du brochet. Celui-ci charge son corps en S comme un serpent prêt à frapper. La proie n'est plus qu'à 2 m de ses 700 dents acérées. 1,5 m... 1,4... Rien. Le gardon poursuit sa course et s'éloigne. Le carnassier est toujours tendu comme un ressort. Aurait-il renoncé à attaquer ?

Capture éclair

En une fraction de seconde, tout se précipite. Projeté brusquement en avant par ses nageoires caudale, anale et dorsale réunies à l'arrière du corps, le chasseur avale la distance qui le sépare de sa cible à la vitesse foudroyante de 4 m/s. Une vraie torpille ! Les rôles s'inversent alors en un clin d'œil. L'oiseau pêcheur devient proie. En vain, le grèbe tente un changement de direction. Trop tard. La gueule du brochet se referme en brisant ses os. Le gardon disparaît dans les élodées et l'oiseau dans le ventre du grand poisson.
Peu à peu, la vase se décante et le calme regagne le monde aquatique. En surface, la roselière rigolera moins ces prochains temps…

Le brochet ouvre sa gueule, prêt à capturer le grèbe castagneux. / © Benoît Perrotin

En bonus

Suivez étape par étape la naissance des illustrations de Benoît Perrotin.

Découvrez également les coulisses du côté de la rédaction.

Tête à tête avec Dario Zuccari, grand passionné de poissons et auteur d’un livre de 450 pages sur Esox lucius : le grand brochet !

Couverture de La Salamandre n°232

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 232
Février - Mars 2016
Article N° complet

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