Le roman du bièvre

Petites histoires au fil des siècles autour du castor, un animal exterminé puis réintroduit.

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La bourse ou la vie

D'après Pline l'Ancien, «les castors se coupent eux-mêmes les testicules quand ils sont en danger, car ils savent très bien pourquoi on les chasse ». Manifestement, les Anciens confondent les organes mâles de cet animal avec ses glandes à castoréum. L'huile qui en est extraite est très recherchée pour ses vertus médicinales vraies ou supposées. Elle contient en tout cas de l'acide salicylique que l'animal extrait de l'écorce des saules et qui agit comme de l'aspirine.

Au menu le vendredi

Au Moyen Age, les lettrés hésitent longuement sur la nature du bièvre. Est-il entièrement poisson ou seule sa queue couverte d'écailles est-elle considérée comme un aliment autorisé le vendredi et les jours de carême ? Finalement, la Faculté de médecine de Paris tranche pour la première hypothèse, ce qui autorise la consommation de sa chair les jours maigres. Un monastère se spécialise même dans la fabrication du saucisson de castor.

Funestes chapeaux

Sous Charlemagne, le castor est répandu dans toute l'Europe et l’on estime sa population à 100 millions d'individus. Mais, en 875, le roi Charles II le Chauve institue un corps de lieutenants chargés d'organiser la chasse du bièvre à grande échelle. Les ennuis commencent. Pour son castoréum et sa viande, le castor est une proie recherchée. Mais c'est sa fourrure extraordinairement chaude et imperméable qui va provoquer son éradication. On en fait d'abord des manteaux, puis dès le XVIe siècle des millions de chapeaux.

Les derniers Mohicans

L'exploitation à grande échelle des castors nord-américains détourne l'attention des derniers européens. Mais ceux-ci continuent tout de même à être liquidés à petit feu. En France, une prime de 15 francs est offerte jusqu'en 1889 pour toute capture. Au final, au début du XXe siècle, il ne reste plus dans toute l'Europe que 1200 rescapés répartis en huit minuscules populations. A l'ouest du continent, seules quelques dizaines ont survécu sur le Rhône entre la Camargue et Avignon ainsi que le long du Gardon, dans le sud-est du pays.

Dessin de castor

Cap sur Lyon

Protégés in extremis, les castors du Rhône ont recolonisé en 1927 presque toutes les rivières du Gard. En 1960, à force de remonter le cours du Rhône, ils atteignent Lyon. Mais, entre-temps, ce fleuve et tant d'autres cours d'eau sont hachés de barrages. Les rives sont rectifiées, le gravier exploité. Adieu méandres libres, îles sauvages... Heureusement, le bièvre s'accommode mieux que d'autres de cette évolution. Tant qu'il y a des saules et des peupliers à ronger et des berges tranquilles où s'installer, il poursuit sa reconquête. Et au Canada, après des dizaines de millions de captures, les livres de Grey Owl popularisent enfin la cause d'un animal au bord de l'extinction. Il était temps !

Commando dans le Gard

En Suisse, l'idée de réintroduire des castors fait son chemin. En novembre 1955, l'Association genevoise pour la protection de la nature décide d'entreprendre des démarches pour capturer quelques castors dans le Gardon, les acclimater d'abord dans un parc clôturé, puis les relâcher ensuite dans la Versoix. Après une première expérience sans succès, une seconde en mars 1958 permet de ramener plusieurs animaux. La rivière viendra elle-même à l'aide des naturalistes, en attente d'une autorisation officielle qui tarde : une crue ouvre une brèche dans l'enclos des bêtes capturées dans le Gard, que l'on se hâte d'agrandir. Le soir même, l'autorisation officielle tombe. Une bête nageait déjà libre dans la rivière...

Le castor partout

Robert Hainard, Maurice Blanchet et leurs complices retournent une troisième fois capturer des castors. L'initiative de ces précurseurs est un succès. Les animaux s'implantent solidement le long de la Versoix et colonisent progressivement d'autres rivières. Dix-huit autres lâchers répartis jusqu'en 1979 leur permettent d'investir tout le Plateau. En France, 22 réintroductions aboutissent à la présence du rongeur dans plus de 50 départements. De nombreux autres pays ont fait de même, si bien que l'animal est aujourd'hui largement répandu dans toute l'Europe, mais avec des effectifs probablement 50 à 100 fois inférieurs à l'état naturel initial.

Castor européen / © Vincent Munier

Un paysagiste bienvenu?

Dans une thèse qu'il vient de publier, le biologiste suisse Nicolas Fasel explique que « même dans un paysage complètement façonné par l'homme, l'action du castor sur l'écosystème renforce localement la diversité des insectes riverains » . C'est une espèce clé dans la dynamique naturelle de la forêt riveraine. Ses activités modèlent une mosaïque de milieux différents qui accroissent fortement la biodiversité. Mais sa proximité croissante avec les hommes génère parfois des frictions. L'atlas réalisé en Suisse en 2008 sur cet animal confirme que, « aujourd’hui, plus de 40% des territoires se trouvent le long de petits cours d’eau, localisés pour la plupart en zone agricole, où un nombre croissant de conflits avec l’homme ont été observés ces dernières années ».

Des conflits révélateurs

« Le castor agit comme un indicateur. Là où sa présence cause des conflits, c'est que les cours d'eau n'ont pas assez d'espace. » Telle est la conclusion de Christof Angst, responsable du Service conseil castor en Suisse. On peut mettre localement des clôtures électriques autour des cultures ou des manchons métalliques sur les troncs. Mais au lieu d'autoriser le tir des castors fauteurs de troubles, il serait beaucoup plus malin d'accorder un peu plus de place aux rivières et au cordon boisé riche en saules et en peupliers qui les accompagne naturellement. C'est la meilleure prévention pour éviter des dégâts... et pour diminuer la violence des crues. Qu'on se le dise !

Aller plus loin

La minute nature ép. 1 : L'éléphant ou le castor?

Couverture de La Salamandre n°211

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 211
Août - Septembre 2012
Article N° complet

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