L’enquête

Article extrait du dossier Jardin sauvage - Polar polaire
© Laurent Willenegger

La recherche d'un passereau disparu en plein hiver touche-t-elle bientôt à sa fin? Les pistes se croisent et se recoupent et l'inquiétude grandit.

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Le réveil fut difficile et tardif. Je ne gardais dans la bouche qu’un goût amer et métallique de ma rencontre avec la Dame Blanche. En temps ordinaire, elle ne m’aurait procuré que des rêves de vols doux silencieux sur fond de paysages magiques. De mes songes, je me souvenais vaguement d’histoires de sang et de violence. De meurtre, peut-être. J'avisai au pied de ma table de nuit la pile de bouquins à la couverture noire. Les polars. Théo avait raison : ces lectures ne calmaient pas ma nervosité. Il fallait que je me change les idées pour retrouver un zeste de sérénité. Une poignée de jours de congé devant nous, cela tombait bien. Aucune obligation. Repos, contemplation, cuisine, balade et lecture, tel était le programme !

Les brumes de mon esprit se dissipaient en même temps que les quelques nuages bas qui avaient escorté l’aube. Le paysage étincelait. Une tasse de thé noir – avec deux sucres et un peu de lait – m'attendait, fumant généreusement dans le rayon de soleil qui réchauffait la cuisine. Théophile était debout depuis longtemps, fidèle à son habitude. Je l'entendais couper du petit bois derrière la maison.

La mangeoire était déjà assaillie. En saisissant mon carnet de notes, je repensai à mon rougegorge. Toujours aucune trace de sa présence. Le but de la journée me vint en tête comme une évidence : retrouver le passereau. Jouer les détectives. L'influence de mes lectures, assurément. Un second thé et une demi-tartine plus tard, j'investissais mon terrain de recherches, attentive aux moindres détails. Je trouvai devant la porte mes propres empreintes de la veille, de grosses crevasses dans la neige immaculée.
Je reportai mon attention sur d'autres traces plus délicates. Là, sur le chemin, des marques allongées, imprimées deux par deux. Trois doigts en avant, un en arrière. Probablement des traces de merle ou de grive. Un peu plus loin, des moulages encore plus grands, vite attribués à une pie. On devinait même la marque de la queue, qui avait balayé la neige. Le corvidé avait maraudé du côté du bassin gelé et dérapé sur la glace poudrée. Le long de la haie, là où la neige était moins épaisse, une ligne légère me donna plus d'espoir de trouver une piste. Mais, de plus près, je décelai que ces pattes d'à peine un centimètre de long, avec au milieu la trace presque continue d'une queue mince, n'avaient rien à voir avec un oiseau. Mulot, souris, musaraigne ? Ce chemin menait au tas de bois, le long du mur. De petits couinements suraigus et des débris d'insectes et d'araignées me prouvèrent que les musaraignes déjà observées à cet endroit étaient toujours là.
Les menues bestioles devaient déployer une activité débordante pour trouver de quoi manger et ne pas finir gelées. Leur itinéraire zigzaguant croisait celui d'un animal bien différent. Quatre à cinq centimètres de long par patte, cinq pelotes écartées pour mieux avancer dans la neige. Une piste bondissante, un peu sinueuse, comme si l'animal hésitait sur la direction à prendre. Une fouine. Peut-être l'auteur du bruit dans les combles, et non l'effraie. Difficile de trancher : sur le toit, la neige s'était tassée sous l'action du soleil et la piste que je suivais se perdait dans le tas de bois. Théophile cessa sa coupe de petit bois et sourit. Un nuage de buée s'échappa de sa bouche.
— Salut ! Il serait peut-être temps de casser une petite croûte, qu’est-ce que tu en dis ?
Je n’en dis rien. J’aurais été bien incapable d’avaler quoi que ce soit à ce moment-là. La tension m’habitait toujours. J’espérais la noyer dans l’activité et l’observation.

L’après-midi livrait son lot de découvertes. Là, de petites pattes imprimaient leurs empreintes sur une écorce enneigée. Celles du troglodyte, qui lançait son tac-tac sec dissimulé dans l'épaisseur des framboisiers fripés par l’hiver. J'hésitais un moment à jeter un œil dans le nichoir accroché au pommier. Mon oiseau aurait pu s'y réfugier, mais je craignais de déranger un loir endormi. Cet été, l'un de ces agiles rongeurs y avait installé son nid. J'avais fini par repérer la petite famille qui me dérobait pommes, framboises et noisettes à l’automne. La vision fugitive de ces petites boules de poils veloutées escaladant une branche valait bien quelques fruits !

Arrivée à la cabane de jardin, je compris ce qu'était venue faire la chouette chez nous. Les pattes des petits rongeurs avaient laissé tout autour des murs une constellation de minuscules étoiles. Un parcours désordonné.

© Laurent Willenegger

Je jetai un œil derrière la porte, qui s'ouvrit en grinçant. Sur les étagères étaient rangés, dans un joyeux désordre, les outils de jardin, des paquets de graines, quelques pots en terre de tailles variées, deux jardinières émaillées et un nichoir à retaper. Sans doute les souris y avaient-elles établi leur campement hivernal. Un peu partout en effet, de petites crottes compactes et allongées signalaient une occupation prolongée des lieux. Certains emballages étaient déchiquetés, des graines répandues au sol. Tout affairée à repérer ces traces de présence, je n'aperçus que tardivement deux minuscules billes noires encadrées de longues moustaches, à hauteur de mon visage. L’une des pillardes m'observait avec un mélange de peur et de curiosité. De malice aussi sans doute ! Une jolie rencontre qui me fit abandonner sans regret mes semences à l'appétit de ces attachantes créatures. Je contrôlai quand même l'état de mes bottes en caoutchouc avant de refermer doucement la porte.

Mon enquête patinait, faute d'indices tangibles. La journée avançait et le soleil fuyait déjà derrière la haie. J'avais certes rencontré des témoins potentiels, mais ces derniers présentaient l'inconvénient majeur de ne pouvoir faire de déposition ! Je pensais alors à mes voisins. En bordure nord, la famille Bellise. Lui dans l'informatique, elle dans les assurances. Rentrées tardives le soir en semaine, souvent absents le week-end. Deux enfants scolarisés rarement au jardin. A l'est, Robert Maladier, célibataire endurci qui rirait bien de mon inquiétude pour un volatile. Seuls lui importaient ses tomates, ses courges et ses haricots. En hiver, il ne mettait pas les guêtres au jardin, le pauvre n'avait plus rien à y exploiter. Côté ouest, Germaine Dumaugin, menue octogénaire qui aimait tout ce qui portait poil ou plume. Une alliée. C’était la seule qui avait pu repérer l’oiseau. Il faudrait donc l’interroger. En attendant, me restait à explorer le fond du jardin. Sombre pressentiment, plus je m’approchais, plus je sentais que ma quête touchait à sa fin.

La suite... au prochain épisode! Scène de crime

Couverture de La Salamandre n°207

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 207
Décembre 2011 - Janvier 2012
Article N° complet

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