Un pirate dans l’aquarium

Article extrait du dossier Les héros de la mare
Le Cybister lateralimarginalis, un des plus gros et des plus beaux dytiques des eaux stagnantes. / © Jean Chevallier

Depuis des années, l'abominable dytique hante le cinéaste naturaliste Daniel Auclair. Flash-back sur ses deux premières et mémorables rencontres avec le prédateur.

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Une larve jaunâtre de deux centimètres de long, couchée sur le flanc, gigote désespérément dans les mailles de mon épuisette. Les reins arqués, elle tend vers le ciel deux crochets menaçants. A mes yeux ce jour-là, ce n’est qu’un ver annelé, une sorte de cloporte diaphane vite jeté dans mon seau avec d’autres trouvailles. J'ignore alors encore tout du dytique. C'était il y a longtemps, même si je me souviens précisément de cette première rencontre aux lendemains fascinants.

Dessin larve dytique

La larve de dytique respire par l'extrémité de son abdomen placée à la surface de l'eau. / © Jean Chevallier

Terreur dans l'aquarium

Quand j'offre à la larve fuselée l’hospitalité de mon aquarium, elle se met à tricoter frénétiquement des pinceaux et entreprend d’en faire le tour, comme ces animaux encagés qui cherchent une échappatoire. Bientôt, comme apaisée, elle se laisse porter vers la surface et y colle l’extrémité de son abdomen pour reprendre un peu d'air. Elle écarte en même temps les pattes dans la posture arquée caractéristique de son espèce. Comme un hameçon à tête chercheuse, elle observe son nouvel océan. Il me plaît alors d’imaginer que nos regards vont se croiser, mais la bête est myope. Elle ne regarde nulle part, ou si peu. Elle attend que le monde vienne à elle.

Larve de dytique en train de dévorer une araignée / © Jean Chevallier

Les jours suivants, je constate son insatiable appétit. Accrochée au plafond aquatique de sa prison ou arpentant le fond sablonneux, elle harponne tout corps étranger à sa portée et lui injecte son venin. Elle aspire ensuite les tissus de sa proie comme un bambin se délecte avec une paille de son diabolo menthe. Mes autres pensionnaires paient un lourd tribut à sa boulimie tandis que la larve double sa taille en trois jours. Toute la famille s'attarde devant l’aquarium pour être sûre de ne pas rater son prochain meurtre. On cherche en vain entre les quatre parois de verre quelle créature pourrait limiter ce vorace prédateur.

Cette larve de dytique tient entre ses mandibules une larve de libellule. / © Jean Chevallier

Dytique contre Martin

Lors de ma seconde rencontre fortuite avec une larve du même animal, un an plus tard, je crois tenir enfin le maître capable de dompter l'affamée.
Dissimulé au bord d’une mare, je filme le bain de soleil d’une couleuvre à collier. Un martin-pêcheur surgit et se perche devant mon affût. Soudain, il se laisse tomber dans l’eau et revient promptement sur son perchoir. Il tient dans son bec un asticot géant qui se tortille. Je reconnais aussitôt une larve de dytique qui vient de trouver plus fort qu'elle. Mais, au moment de retourner sa proie pour mieux l'avaler, le martin-pêcheur la laisse s'échapper. Nouvelle plongée express et retour de l'oiseau bleu avec sa proie qui disparaît tête la première dans le gosier du passereau étincelant.

Dessin larve dytique

La larve du dytique s'attaque à toute créature qui passe à sa portée, comme ici une larve de libellule. / © Jean Chevallier

Boire sa proie

Véritable serial killer, la larve du dytique peut liquider 20 à 30 proies par jour. Projetant brutalement sa tête plate en avant, elle plante sa double cisaille dans le corps de sa victime. Puis elle injecte son venin à travers ses deux crochets creux, avant d'aspirer par les deux mêmes canaux les tissus liquéfiés de sa proie. Le jus protéiné arrive directement à l'estomac. Eh oui, comble du raffinement, notre monstre terrifiant est dépourvu de gueule.
Au terme de plusieurs mues, la bête atteint enfin une taille d'environ cinq centimètres. Elle s'enfouit alors dans le sable pour s'y métamorphoser en un scarabée parfaitement hydrodynamique et au moins aussi affamé qu'elle. Il écumera à son tour la mare en se propulsant grâce à deux pattes prolongées de poils natatoires. Même les tritons et les petits poissons ont tout à craindre de ce coléoptère.

Couverture de La Salamandre n°203

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 203
Avril - Mai 2011
Article N° complet

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