Enfances cachées

Article extrait du dossier Les héros de la mare
A l'âge de deux mois, les pattes sont terminées. La larve mesure trois centimètres. Dans quelques semaines, elle activera ses poumons et sortira de l'eau. / © Gilbert Hayoz

Malgré le soin avec lequel les œufs sont dissimulés, les jeunes tritons risquent gros. Gloutons, ils sont aussi très goûtés.

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Chez les tritons, pas question d'abandonner ses œufs par milliers à tout va comme les crapauds ou les grenouilles. En avril, quand l'eau atteint une température franchement agréable, les femelles se livrent à un jeu de cache-cache discret. Suivons des yeux cette belle tritonne aux flancs rebondis. Elle a certainement eu le temps de cueillir la semence d'un ou plusieurs mâles.

Colleuse d'œufs

Son exploration subaquatique la mène sur une tige de jonc. Elle la flaire sur toutes les coutures avant de saisir une feuille avec les doigts de ses pattes arrière, puis de la plier en deux. Elle y dépose un œuf qu'elle colle à son support en le serrant délicatement pendant plusieurs minutes. Après cette longue apnée, la tritonne remonte faire le plein d'air avant de poursuivre son travail. Il lui faudra des semaines à raison de cinq à dix œufs par jour pour dissimuler les 100 à 400 rejetons qui attendent leur tour dans son ventre.

Prêts à croquer

Un curieux têtard éclôt une à quatre semaines après la ponte. Ses yeux tout comme sa bouche sont à l'état d'ébauche. Quant aux pattes avant, ce ne sont que des bourgeons. Aussi mal équipé, impossible de prendre part au grand festin de la mare ! Alors, le nouveau-né s'accroche à une plante grâce à deux bâtonnets adhésifs. Et il attend là d'être en état de gober ses premières proies. D'abord du plancton, des crustacés minuscules, puis des larves de moustiques et bientôt des têtards de grenouilles ou de crapauds capturés avec la même accélération fulgurante que les adultes. Les tritonneaux ont un solide appétit mais, hélas, ils ne sont de loin pas les seuls affamés de l'étang.

Les larves de tritons absorbent l'oxygène par la peau. Pour compléter ces échanges respiratoires, deux bouquets de trois branchies se développent de chaque côté de la tête. / © Gilbert Hayoz

Moins de 6% des jeunes tritons survivent à leur développement aquatique. La faute aux prédateurs redoutables que sont les larves de libellules, les poissons ou l'abominable dytique. S'ils sont en présence de tels ennemis, les jeunes amphibiens subissent des adaptations spectaculaires. Leur corps se pigmente pour améliorer leur camouflage. Leur queue s'allonge et se muscle, à la fois pour nager plus vite et pour servir de leurre détournant l'attention des organes vitaux. L'expérience a montré que même la simple présence de larves de libellules placées dans des cages suffit à provoquer ces modifications. Ces ruses doublent leurs chances de survie, mais elles se paient par un fort ralentissement de croissance.

Les aliens de la montagne

Les tritons alpestres ne colonisent pas que les mares des parcs et des jardins. Dans les Alpes, on les retrouve jusqu'à plus de 2000 mètres d'altitude au prix d'adaptations radicales. Le froid, la rareté des proies et la brièveté de la période d'activité imposent un développement ralenti. Dix années, soit six à sept de plus qu'en plaine, sont nécessaires pour atteindre l'âge adulte. A ce rythme frigorifique, certains dépassent les 20 ans au terme d'une lente croissance qui leur fera tout de même atteindre une taille record pour leur espèce.

Face-à-face exceptionnel avec un triton larvaire et pourtant capable de se reproduire. / © Biosphoto / Denis Palanque

Dans ces conditions, les larves mettent parfois plusieurs années avant de sortir de l'eau. Dans certains lacs d'altitude du sud des Alpes et des Balkans, une partie d'entre elles renonce totalement au mode de vie terrestre. Ces tritons souvent partiellement albinos sont dits néoténiques. Ils ont acquis la capacité de se reproduire malgré la persistance de leurs branchies et d'autres traits juvéniles. Chaque année, une faible proportion d'entre eux se métamorphose en adultes classiques qui exploitent d'autres ressources. Aux larves néoténiques le plancton et les insectes des profondeurs. Aux adultes pulmonés les proies terrestres dispersées dans les pâturages ou piégées à la surface. Dans quelques rares points d'eau du Tessin, d'Ubaye et de Champsaur, il est possible d'observer larves géantes et adultes normalement constitués se mêler au gré des rituels amoureux.

Couverture de La Salamandre n°203

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 203
Avril - Mai 2011
Article N° complet

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