Du cynorrhodon au pays du gouda

Article extrait du dossier La vie en roses
La machine mettait entre trois et six heures pour récolter quatre tonnes de fruits, alors qu'il fallait une bonne journée pour récolter à la main 100 kilos. / © Bruno Renckert

Après la Seconde Guerre mondiale, des paysans néerlandais émigrent en France. Et un beau jour, c'est parti : la production de cynorrhodon, la petite baie d'églantier dont on raffole aux Pays-Bas, devient industrielle. Enquête.

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« En 1986, 90 hectares d'églantiers étaient cultivés dans le Loiret, contre 16 en 1976. Avec les départements voisins de l'Yonne et de la Nièvre, il devait y avoir entre 200 et 300 hectares pour huit exploitants » , se souvient avec nostalgie Bruno Renckert, autrefois agriculteur à Louzouer, à 100 km au sud de Paris. A l'origine de cette niche agricole ? Les Néerlandais et leur goût immodéré pour les produits dérivés du cynorrhodon. Après la Seconde Guerre mondiale en effet, quelques paysans originaires des Pays-Bas s'installent dans le Loiret. Au vu de l'abondance des églantiers dans la région, l'un d'entre eux se lance dans la culture de l'arbuste et convainc quelques collègues de se joindre à l'aventure. Des contrats sont signés avec une industrie néerlandaise qui se charge de la transformation des fruits en sirops et confitures.

« Secouez-moi, secouez-moi »

A Louzouer, Bruno Renckert décide de consacrer toutes ses terres – soit 60 hectares – aux cynorrhodons : « Les plants étaient fournis par la société néerlandaise. Nous avions plusieurs variétés, la plupart des hybrides de Rosa canina sélectionnés en fonction de la taille des fruits et de la richesse en vitamine C » , précise-t-il. Les rosiers étaient cultivés en ligne, à raison de 2200 plants par hectare.

Au début, la récolte des fruits, qui commence en août pour les variétés améliorées, était manuelle : une personne pouvait cueillir entre 50 et 100 kg par jour. Puis Bruno Renckert investit dans la mécanisation : « Nous avons importé des Etats-Unis une machine conçue initialement pour récolter des myrtilles. Elle a dû être complètement adaptée pour les fruits de l'églantier. » La machine passait par-dessus les rangs en secouant les rosiers avec de longues dents souples. Les fruits tombaient sur des convoyeurs, où des aspirateurs les débarrassaient des feuilles et autres brindilles. Ils étaient ensuite acheminés dans des caisses ventilées de un mètre cube qu'on expédiait en camion aux Pays-Bas.

La retraite avant l'heure

Bien rodée, la machine prendra toutefois une retraite anticipée. Une société américaine rachète l'entreprise néerlandaise. Et la décision est prise de se procurer la pulpe de cynorrhodon sur le marché mondial plutôt que de passer des contrats avec des producteurs. La concurrence avec le Chili et les pays de l'Est devient insoutenable car, là-bas, les fruits sont cueillis dans la nature par une main-d'œuvre bon marché. En 2003, Bruno Renckert jette l'éponge et retourne aux céréales, ses collègues également. Seules quelques photos jaunies et la machine à cynorrhodons qui rouille à proximité de la maison témoignent encore de cette palpitante aventure agronomique.

La majorité des graines récoltées au Chili sont issues de Rosa rubiginosa, le rosier églantier, qu'on appelle rose musquée en cosmétique. La véritable rose musquée est en fait une autre espèce (Rosa moschata), ce qui rajoute encore quelques épines dans la nomenclature des rosiers !

Le Chili mène le bal

Quand les Espagnols importèrent au XVI esiècle des rosiers sauvages européens au Chili, ils ne pouvaient imaginer qu'ils semaient les bases de ce qui représenterait, 500 ans plus tard, un pan entier de l'économie du pays. Le Chili est en effet devenu le premier producteur mondial de pulpe de cynorrhodon. Aujourd'hui encore, la majorité des fruits sont cueillis dans les Andes par la population locale à l'aide d'un peigne comparable à celui utilisé pour les myrtilles dans les Alpes. Rosa rubiginosa est le rosier le plus répandu, mais les buissons sont dépouillés sans distinction d'espèces et tous qualifiés de « Rosa mosqueta », rose musquée, par les cueilleurs.

Dans les années 1950, la pulpe des cynorrhodons latino-américains était largement utilisée comme épaississant dans le ketchup américain. En cherchant à valoriser les tonnes de graines qui leur restaient sur les bras, les Chiliens ont découvert 20 ans plus tard qu'elles contenaient une huile aux vertus exceptionnelles. L'essence de rose musquée du Chili, particulièrement riche en acides gras linoléiques et alphalinoléiques, est aujourd'hui largement reconnue et utilisée pour ses propriétés régénérantes et cicatrisantes.

cosmétique rose

Extraite des graines de rosiers sauvages par pression à froid, l'huile de rose musquée du Chili s'utilise pure ou entre dans la composition de nombreux cosmétiques et produits dermatologiques. Ses propriétés antirides ont fait leurs preuves.

Un ingrédient international

Alaska Rien de tel qu’un pudding inuit pour vous remettre droit dans votre kayak. Il suffit de mélanger de la pulpe de cynorrhodon à de l’huile de phoque. Ajoutez du sirop d’érable et de l’eau à votre guise. Miam !

Canada Les Indiens – et en particulier les Pieds-Noirs qui vivaient sur un territoire situé entre l’Alberta et le Montana actuels – appréciaient les cynorrhodons. Mêlés à de la graisse animale et à de la viande séchée, les fruits broyés servaient d’ingrédient au célèbre mélange appelé pemmican. Ils étaient aussi mangés entiers durant l’hiver. Scandinavie Les Suédois affectionnent une soupe vitaminée à base de pulpe de cynorrhodons, de fécule de pommes de terre et d'eau. A consommer chaude ou froide.

Chine Les Chinois utilisent les fruits des rosiers pour soigner les problèmes urinaires et la diarrhée chronique.

Allemagne Le « Hagebuttentee » fait partie des tisanes les plus consommées en Allemagne. Sa couleur orange, voire rouge, est caractéristique. Les fruits sont séchés sur claies ou au four, puis infusés entiers ou en poudre.

Couverture de La Salamandre n°204

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 204
Juin - Juillet 2011
Article N° complet

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