Plumes et bains

© Laurent Willenegger

Entre la fin de la reproduction et la migration d’automne, le rougegorge vis un profond bouleversement. Période de honte et de tous les dangers, la mue.

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«Jamais mon territoire ne m’a paru si vide que l’été dernier. Un air chaud saturait le sous-bois. Perforé, rongé, grignoté, le feuillage marquait l’avancement de l’été. Tellement absorbés par nos deux nichées, nous n’avions pas vu le temps passer.

J’ai soudain ressenti une énorme fatigue, comme étourdi par la course que nous menions depuis quatre mois. Enfin j’allais souffler un peu.

Fatigue

Mes plumes étaient méconnaissables. Deux migrations, des bagarres et d’innombrables allers-retours en sous-bois les avaient totalement délabrées. J’en prends pourtant grand soin, car ce sont elles qui me permettent de réguler ma température, de me couvrir, de communiquer, de me camoufler et bien entendu de voler.

Je m’astreins à plusieurs bains et toilettes par jour. Je peigne longuement mes plumes avec mon bec pour réarranger leur structure, enlever les poussières et tout ce qui s’y colle. Je termine en les enduisant d’une sécrétion huileuse qui améliore leur élasticité et évite la prolifération de champignons ou de bactéries.

A l’occasion, je plonge dans une fourmilière. Les déjections acides des fourmis éliminent les parasites. Parfois, je m’offre un simple bain de poussière. Ou alors, ailes entrouvertes, queue étalée au sol, je m’expose aux rayons du soleil qui stimulent la glande productrice de ma précieuse huile. Avec mes pauvres plumes tout usées, je me sentais misérable. Il était temps de les troquer contre des nouvelles.

© Laurent Willenegger d’après M. Rogl

La honte

Chaque année, entre la fin de la reproduction et la migration d’automne, je vis un profond bouleversement. Mes vieilles plumes tombent une à une, remplacées par d’autres toutes neuves. Progressive, la mue me permet toujours plus ou moins de voler. L’avance du renouvellement est symétrique entre la gauche et la droite. Elle suit un ordre rigoureux dicté par mes hormones.

Cette mue est particulièrement importante pour nous les mâles : l’éclat de nos plumes renseignera les femelles, une année durant, sur notre état de santé. C’est le principal facteur qui nous rendra ou non séduisants à leurs yeux.

Le traître

Plumes et bains de rougegorge - La Salamandre

© Laurent Willenegger

Certains profitent du désarroi passager que provoque ce changement de plumage. Mon jeune voisin, par exemple, ce lâche ! L’été passé, je me gavais tranquillement de jeunes araignées lorsque j’ai senti un choc violent sur mon flanc gauche. Et pang ! Par terre. Alors j’ai entendu et reconnu ses cris de guerre. Le petit malin de la rivière ! Le jeune blanc-bec, ce concurrent que je croyais disparu à jamais. Quel traître ! Mais quelle force aussi ! Mon orgueil était blessé à mort, et moi complètement sonné. Je me suis traîné durant des jours et des nuits. Ma mue s’est interrompue et j’ai bien cru y passer.

Il faut croire que ce n’était pas mon heure. J’ai achevé le renouvellement de mon plumage, mais il porte toujours les traces de cette agression sauvage. Et certains soirs, je sens encore mes côtes qui sifflent !»

Changement de look

Les jeunes rougegorges muent aussi en été. Leur plumage se densifie. Ils acquièrent le poitrail rougeâtre si typique de l’espèce. C’est un signal sans équivoque pour les adultes, qui chassent à ce moment leurs jeunes devenus des concurrents potentiels.

Chez tout oiseau, le plumage pousse une fois par an puis devient inerte. Il faut donc l’entretenir soigneusement (ici une plume de vol neuve et la même après un an). Comme nos cheveux, une plume se compose de kératine, matière souple et résistante. Sa structure très ordonnée tient en place grâce à un double système de crochets proches du velcro.

Retrouvez la totalité du dossier : Confessions d’un rougegorge.

Après la plume, passons au poil. Horripilant, ridicule ou attractif, son évocation ne laisse personne indifférent. De pelage en feuillage, de cils en bacilles et de fourrure en chevelure, excursion dans la jungle des toisons animales et végétales avec notre dossier.

Couverture de La Salamandre n°172

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 172
Février - Mars 2006
Article N° complet

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