Le calme dans la tempête

Chamois, Jura neuchâtelois (Suisse), le 4 février 2016 à 17h56. / © Neil Villard

A l’affût du lynx, Neil Villard rencontre souvent le chamois. Le photographe neuchâtelois raconte une soirée mémorable dans les rafales.

Avatar de Alessandro Staehli
- Mis à jour le
Article d'origine par

Au couchant, l’horizon s’embrase dans un ciel flamboyant. Nettes et acérées, les cimes des épicéas se dessinent parfaitement sur les crêtes jurassiennes. Dans les combes, les forêts plongent déjà dans l’obscurité. Peu à peu, les couleurs et les textures s’estompent. Dans ces lumières subtiles et difficiles à cerner, un nouveau monde se dévoile. Certaines bêtes se cachent, d’autres sortent.

Il faut savoir attendre, sans regarder sa montre.

Pour les observer, j’attends patiemment ce moment presque tous les soirs depuis cinq ans. Et dire que je pensais connaître parfaitement les forêts qui m’ont vu grandir.
Depuis que j’ai décidé de suivre le lynx dans ses pérégrinations nocturnes, je prends plaisir à redécouvrir ces paysages familiers baignés d’une aura différente. Pour être le spectateur d’un moment privilégié, il est indispensable de préparer minutieusement son affût et de devenir invisible. Puis, il faut savoir attendre, sans regarder sa montre.
Parmi les ombres aperçues, l’une me côtoie presque tous les soirs. D’un noir parfait, plus profond encore que la nuit, elle se dévoile par un masque blanc et des cornes luisantes… Acrobate rude comme le roc, le chamois me fascine.

Quand le jour se retire, les chamois vont se réfugier dans les falaises. Je m’émerveille toujours du soin avec lequel ils s’occupent de leurs petits. Pendant que certains adultes veillent, d’autres conduisent les plus jeunes entre les rochers vers leur gîte nocturne.
Attentif au moindre mouvement, je ne vois pas l’arrivée de nuages menaçants. Quelques gouttes, puis il pleut à verse. Recroquevillé dans la pente, je n’ose pas rebrousser chemin et continue d’attendre. La pluie se transforme en gros flocons, le vent se lève et bat la crête de plein fouet.

Assailli par la furie des éléments, le chamois demeure impassible dans la tourmente.

Résigné, je me lève pour partir, forcé d’abandonner ma cachette tant je grelotte dans mes habits trempés. A peine debout, j’aperçois des ombres masquées de blanc. Le rideau de neige les rend presque invisibles. Les flocons tournoient dans tous les sens, certains remontent même la falaise sous l’effet du vent. Je me rassieds et oublie mon inconfort. Le spectacle est grandiose. En face de moi, la silhouette puissante d’un mâle apparaît sur la corniche. Assailli par la furie des éléments, le chamois demeure impassible dans la tourmente, alors que des larmes de joie quittent mes yeux plissés par les rafales.

Photographier presque sans lumière

Pour ne pas gêner la vie nocturne de la faune, Neil Villard a choisi une démarche particulière. Pas de flash, pas de lampe torche ni d’éclairage infrarouge : ce photographe puriste utilise uniquement la lumière naturelle. Parfois, la pleine lune ou la blancheur de la neige lui donnent un coup de main. Neil a su faire de ces contraintes techniques un atout esthétique.

Neil Villard

neilvillard.ch
Technicien de laboratoire le jour, Neil Villard mène une deuxième vie après le coucher du soleil, lorsque les hommes dorment et que dansent les lynx.

Crépuscules

Découvrez les autres photos de Neil Villard dans son livre Crépuscule.

Couverture de La Salamandre n°243

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 243
Décembre 2017 - Janvier 2018
N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir