Gui, perle d’hiver

En plein cœur de l'hiver, le gui décore la forêt riveraine. / © Laurent Willenegger

Une fois les feuilles tombées, un mini-arbre perché se manifeste dans toute sa rondeur. Ses baies immaculées attirent des becs affamés. C'est le moment de lever les yeux vers le gui.

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Le brouillard est revenu. Impénétrable, il surplombe la plaine blanchie d'aiguilles de givre. Même l'eau du lac, sombre et immobile, invite au calme et au repos. Comme nostalgique des beaux jours, une grive draine répète des phrases mélancoliques perchée sur un peuplier chargé de boules feuillues. Du gui! Visible comme jamais dans l'année, l'arbrisseau parasite frappe le regard à la ronde. On dirait que quelqu'un a décoré les arbres nus de la forêt riveraine pour les fêtes de fin d'année...

© Laurent Willenegger

Viscum album est la seule plante sauvage de nos régions à produire des baies blanchâtres et translucides. Pour les oiseaux, elles paraissent peut-être moins juteuses et appétissantes que les fruits rouges de la viorne obier ou du sorbier des oiseleurs. Pourtant, la grive draine raffole de ces perles visqueuses qui mûrissent en hiver, lorsque la nourriture se fait rare. Ce n'est pas pour rien que Linné l'a appelée Turdus viscivorus, littéralement la grive « mangeuse de gui ». L'oiseau avale jusqu'à huit baies entières à la suite pour assouvir sa faim, insensible aux troubles neuro­logiques et vasculaires que pareille ingestion provoque chez les mammifères. Puis, il se tient souvent à carreau près de son garde-manger.

© Laurent Willenegger

Une demi-heure après avoir mangé, la grive draine a déjà digéré. En vidant ses intestins en vol ou perchée sur une branche, elle garantit une bonne dissémination au gui. Les sucs gastriques de l'oiseau ne sont en effet pas suffisamment puissants pour digérer la graine unique contenue dans chaque fruit, qui est expulsée intacte avec les fientes. Enrobée dans des filaments de viscine – une substance collante constituant la chair de la baie –, elle reste parfois collée sur l'écorce d'un peuplier ou d'un autre hôte potentiel. Voilà comment l'arbrisseau se trouve très souvent en hauteur dans la couronne des arbres.

© Laurent Willenegger

La graine collée à une branche se réveille en avril. C'est le début d'une histoire extraordinaire. Après avoir germé, le gui s'enfonce dans l'écorce de l'arbre. Grâce à des enzymes et à la pression générée par la prolifération des cellules situées au bout de sa «racine», le végétal pénètre dans l'hôte à la manière d'un coin. Une fois atteint le bois vivant, la plantule forme des suçoirs qui pompent la sève brute de l'arbre. Le parasite (ou plutôt hémiparasite) se ravitaille ainsi en eau et en sels minéraux. Mais la jeune pousse ne formera ses deux premières feuilles qu'au printemps suivant, à l'âge d'un an.

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Une fois par an, chaque branche se ramifie en deux en formant petit à petit la célèbre boule verte. Il faudra au minimum quatre ans pour que le gui produise ses premiers fruits. Mais avant de confier ses baies aux oiseaux pour transporter sa descendance, le parasite doit d'abord séduire les insectes pour polliniser ses minuscules fleurs jaunâtres.
Considéré comme immortel par les druides celtes en raison de son feuillage persistant, Viscum album peut atteindre un âge d'environ 35 ans pour un mètre de diamètre. Au cours de sa vie suspendue dans le vide, il produira plus de 30'000 baies. Parmi elles, seulement deux ou trois germeront peut-être. Quel incroyable concours de circonstances a-t-il fallu pour produire le rameau porte-bonheur suspendu à votre porte?

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La voix de la tempête

La draine est la plus farouche de nos grives. Par rapport à la musicienne, à la mauvis ou à la litorne, elle est plus grosse, plus claire et se tient plus haut sur ses pattes. Elle se regroupe en bandes dès l'automne et descend en plaine en quête de nourriture. Des centaines de ces oiseaux plutôt montagnards peuvent alors s'observer dans les champs ou aux abords des vergers, parfois en compagnie d'autres grives ou d'étourneaux. Turdus viscivorus peut chanter déjà en décembre et même par grand froid ou lors de grosses chutes de neige. «Storm-cock» ou coq des tempêtes, son ancien nom anglais, se réfère à ce comportement particulier.

À tout prix

Que personne ne touche à la réserve de baies de Madame Draine! La «bouffeuse de gui» défend son menu de saison avec force contre tout intrus. Et à juste titre! D'après des études anglaises, les grives gardiennes de gui nichent plus tôt dans la saison et pondent plus d'œufs que les autres. Certaines années, leur mission est compliquée par l'afflux de troupes de jaseurs boréaux affamés et gourmands qui viennent du nord de l'Europe. Les bagarres sont alors inévitables et le spectacle garanti!

Semeuse méticuleuse

La fauvette à tête noire est un autre oiseau amateur de gui. Ce migrateur partiel passe la mauvaise saison autour de la Méditerranée. Mais de plus en plus d'individus hivernent en Suisse et au nord de la France. Le passereau y survit aussi grâce aux baies blanchâtres de Viscum . Pourtant, les fruits sont trop gros pour son bec fin et son œsophage étroit. Alors, au lieu de les avaler entiers, la fauvette les dépulpe. En moins de vingt secondes, elle avale la chair et se libère de la graine collante en la déposant contre l'écorce. Une opération évidemment tout à l'avantage du végétal parasite.

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Impossible à confondre

Le gui d'Europe abonde sur de nombreux feuillus, comme par exemple sur les peupliers et les pommiers. Les druides gaulois donnaient beaucoup d'importance au gui cueilli sur le chêne, car extrêmement rare. Il existe deux autres sous-espèces adaptées aux conifères: le gui du sapin ne pousse que sur le sapin blanc et sur d'autres sapins introduits; le gui du pin en revanche s'attaque à différents pins et au mélèze, mais très rarement à l'épicéa.

Parasite à moitié

Bien qu'il pompe chez son hôte eau et sels minéraux, le gui est capable de produire lui-même ses propres sucres grâce à la photosynthèse qui a lieu dans ses feuilles. Ainsi, il est plus correct de le considérer comme un «hémiparasite».

Pour aller plus loin

Lisez nos conseils pour accueillir le gui dans son jardin.

Infos détaillées: Le gui, une plante parasite au cycle de vie original, sur le site du Département de Biologie de l'Ecole normale supérieure de Lyon.

La Hulotte n°48 Le Gui (1) et n°49 Le Gui (2)

Couverture de La Salamandre n°219

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 219
Décembre 2013 - Janvier 2014
Article N° complet

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