L’esprit migrateur

Le rougegorge est un oiseau de taille moyenne reconnaissable à sa bavette orange et à son gros œil sombre. / © Laurent Willenegger

Un rougegorge prend la parole et raconte ses souvenirs de migration, les pertes qui ont jalonné son existence et son amour pour la Montagne Bleue.

Avatar de Laurent Willenegger
- Mis à jour le
Article d'origine par

«Je suis né il y a très longtemps. C’était par un été brûlant. Mes parents ont survécu, mais mes quatre frères et sœurs sont tous morts, étouffés dans la chaleur d’un nid mal abrité du soleil. Un été terrible.

Malgré ce mauvais souvenir, je remonte chaque printemps au pied de la Montagne Bleue qui m’a vu naître. Vous l’appelez Jura, je crois. J’y ai établi mon territoire de reproduction dans une petite forêt au milieu de la campagne. J’apprécie son sous-bois ombragé traversé par un ruisseau.

Un de vos vieux chemins descend du village proche jusqu’à une clairière. Sitôt l’herbe haute, vous y emmenez d’énormes créatures à cloches qui broutent avec des bruits mous.

Ce territoire d’été pourrait être un paradis si le froid ne l’envahissait pas chaque année. La terre gelée ne m’offre plus rien à manger. Vous me direz que je n’ai qu’à gagner le village et profiter comme tant d’autres de vos mangeoires ? Je me méfie de cette nourriture trop facile qui n’a jamais empêché un oiseau de mourir de froid. C’est pourquoi je redescends dès l’automne dans les garrigues du Midi. J’y défends un petit coin pour l’hiver et y coule des jours paisibles.

L’appel de la Montagne Bleue

Je vous le dis en vérité : je me sens impatient comme un jeune oiseau. Je me réjouis de regagner le Nord après ce long séjour dans le Midi. Ah ma Montagne Bleue ! Avec l’expérience, j’y remonte plus vite. J’allonge mes vols nocturnes et réduis mes escales au minimum. Je tiens absolument à être le premier sur place.

«Peu de rougegorges atteignent mon âge vénérable.»

L’an dernier, je m’en souviens, j’ai buté contre un obstacle imprévu. L’hiver traînait encore près du grand lac. Impossible d’aller plus loin. Je bouillonnais. J’avais si peur que les autres me rattrapent. Pour éviter cette humiliation, j’ai suivi le recul du gel. L’audace a payé. C’est en fin de nuit que j’ai retrouvé ma rivière et ses gros galets. Prudent, je me suis faufilé vers l’amont. J’ai poussé jusqu’au pont, histoire de vérifier qu’il n’y avait personne. En fait, je pensais au petit malin qui, l’automne dernier, clamait haut et fort qu’il y passerait l’hiver. Eh bien, ce rougegorge débutant, ce blanc-bec a dû geler. Il n’a pas survécu.

Enfin je me sentais chez moi ! Quel bonheur de chanter à gorge déployée. J’étais euphorique, malgré la fatigue et une température encore fraîche. Seuls le bruant, l’alouette et le merle m’avaient précédé : aucun rival en vue...

© Laurent Willenegger

Destination de rêve

Les garrigues du pourtour méditerranéen sont très prisées par le rougegorge et de nombreux autres oiseaux durant l’hiver. Leur climat doux est un compromis intéressant entre les zones de gel et la lointaine Afrique.

Coup de vieux

Je vais avoir quatre printemps cette année. Je déborde encore d’énergie. Pourtant, ne vous y trompez pas : peu de rougegorges atteignent mon âge vénérable. Beaucoup meurent au nid ou au cours des premiers mois. On raconte que sur dix jeunes oiseaux recensés à l’automne, seuls deux vivent encore au printemps suivant… D’après ce que j’ai vu, c’est vrai. Hélas !

La chaleur et le sec nous éprouvent durant la saison des nids. La pluie et le froid descendent souvent de la Montagne Bleue. Que de nichées j’y ai moi-même perdues ! Noyées sous des pluies torrentielles, repérées par la corneille ou tout simplement grignotées par un mulot.

C’est sur mon territoire d’été que j’ai connu ma première femelle. Un jour d’automne, elle est partie vers le sud. Nous ne nous sommes jamais revus. Elle sera morte en migration. Peut-être emmêlée dans un vieux filet de vigne, ou alors assommée contre la baie vitrée d’une de vos maisons.

Ma seconde femelle a frôlé la mort peu avant de me rencontrer. Un épervier l’avait surprise en bordure de la haie. Bilan : la vie sauve, mais une vilaine infection dans le dos. C’est que l’oiseau de proie trempe ses serres un peu partout… Sale bête !

Au cours de ma vie, j’ai vu bien des choses et pas que des jolies. C’est comme cela : je ne peux rien y changer. J’ai longtemps considéré le calme de ma voisine la fauvette comme de l’insouciance. Aujourd’hui, j’aimerais lui ressembler. Est-ce cela qu’on appelle la sagesse ?»

L'oiseau rouge

Le rougegorge est un oiseau de taille moyenne (14 centimètres pour 18 grammes). On le reconnaît à sa bavette orange et à son gros œil sombre. Il vit partout, de la plaine à la montagne, tant qu’il y a des arbres ou des buissons. Le retour printanier des individus migrateurs a lieu courant mars en Suisse comme en France.

Retrouvez la totalité du dossier : Confessions d’un rougegorge.

Découvrez ici le quotidien d'un autre passereau, le merle noir.

Couverture de La Salamandre n°172

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 172
Février - Mars 2006
Article N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir