Congrès d’agasses

© Denis Clavreul

Funérailles étranges, troupes vagabondes et dortoirs communautaires, le style de vie de la pie donne lieu à de mystérieuses cérémonies.

Avatar de Alessandro Staehli
- Mis à jour le
Article d'origine par
Congrès d’agasses - La Salamandre

© Denis Clavreul

22 septembre, l’été cède la place à l’automne. Voici venu le moment de l’émancipation pour les pies nées il y a quatre mois. Le plus casanier des passereaux ne s’éloignera pourtant que de quelques centaines de mètres de son lieu de naissance. Dans les semaines qui suivent le grand départ, les jeunes se font un réseau et rencontrent d’autres consœurs dans la même situation.

Vagabondes sans domicile, ces agasses cherchent un territoire où fonder une famille. Inexpérimentées, elles se rassemblent en groupe de cinq, dix, voire cinquante individus et s’associent avec quelques vieilles détrônées expérimentées. Pour s’établir, ces bandes flânent tout l’automne et une partie de l’hiver dans un domaine d’une cinquantaine d’hectares à cheval sur le territoire de leurs parents.

Congrès d’agasses - La Salamandre

© Denis Clavreul

La loi du plus fort

La pie l’a bien compris : pour chercher de la nourriture ou répondre aux provocations des corneilles, l’union fait la force. Ce comportement grégaire offre aussi moult occasions de trouver un partenaire. A ce jeu-là, les gros mâles ont plus de chance. En pointant le bec vers le haut et en allongeant leur cou au maximum, ils impressionnent leurs rivaux et établissent leur dominance.
Il faut les voir, ces troupes désorganisées d’ados affamés. Elles arrivent souvent de nulle part, comme des flocons soufflés par le vent et sitôt emportés. Si on se laissait aller aux croyances populaires, on dirait des messagères envoyées pour lancer un sort. « Une pour le chagrin, deux pour des rires, trois, un enterrement, quatre, une naissance, cinq, le paradis, six, l’enfer, sept pour le diable lui-même. » Ainsi résonne une ancienne comptine nordique qui laisse une chance sur deux que l’agasse soit de bon augure.

Congrès d’agasses - La Salamandre

© Denis Clavreul

Pies pleureuses

La pie ne peut rien contre les superstitions infondées. Contrairement à ce qui se dit, cet oiseau de la mort entretient un rapport des plus fascinants avec la Faucheuse. Il suffit de l’observer… Lorsqu’une agasse gît au sol, par exemple sur la chaussée après avoir été renversée par une voiture, ses congénères rejoignent la dépouille pour un rituel invraisemblable.

D’abord les agasses encerclent la morte et poussent des lamentations vers le ciel. A tour de rôle, elles tirent les plumes de la malchanceuse, un peu comme les éléphants touchent de la trompe leurs congénères décédés. Certaines déposent même des brindilles et des fils d’herbe autour de la victime. Si ces comportements peuvent rappeler une cérémonie d’adieu, leur rôle reste discuté par la science. Chez la corneille, ces réunions funéraires permettent de comprendre la cause du décès et d’en tirer un enseignement utile. Une explication qui n’en exclut toutefois pas d’autres…

Vie nocturne sur le campus

L’hiver venu, les agasses se rassemblent pour passer la nuit en compagnie. Ces regroupements totalisent rarement plus de 100 individus à la campagne, mais peuvent devenir gigantesques en milieu urbain. « Le dortoir de Poitiers, situé sur le campus universitaire de la ville, compte plus de 800 pies lors des pics de fréquentation », témoigne Raphaël Bussière, ornithologue bénévole à la Ligue pour la protection des oiseaux de la Vienne. Les oiseaux se concentrent sur deux allées de tilleuls. « Les arrivées s’amorcent dès le milieu de l’après-midi. Seules ou en petits groupes, les pies rejoignent le dortoir depuis toutes les directions », décrit le passionné.
Les jacassements et autres cris de contact montent crescendo au fur et à mesure que le dortoir se remplit. Quand la nuit tombe, les agasses s’éteignent une par une comme des bougies. Le lendemain dès l’aube, elles se dispersent et ne manqueront pas de revenir au couchant. Alors, le spectacle en noir et blanc recommencera dans l’indifférence la plus totale.

Ouassa connection

Diabolisée en Europe, la pie est un symbole de chance, force, prospérité et joie en Asie. A la Saint-Valentin chinoise, aussi nommée Qixi ou Festival des pies, les jeunes filles prouvent leurs compétences dans les activités domestiques et se défient dans la cueillette des melons. A l’origine, cette fête populaire célébrait l’amour astronomique entre le bouvier Altaïr et la tisserande Véga, unis une fois l’an par un pont de pies enjambant la Voie lactée.

Margot dans les bras de Morphée

Comment dorment les pies ? Les yeux fermés bien sûr et le bec replié sous les plumes du dos. Les arbres entourés d’eau ou de roseaux et les buissons épineux ont leur préférence, tout comme les parkings des supermarchés ou des écoles et les zones industrielles.

Denis et les pies

« Depuis longtemps, j’avais envie d’approfondir un travail sur les corvidés. Ce mandat pour La Salamandre m’a donné l’occasion de vivre pendant plus de deux ans avec la pie bavarde, un oiseau très expressif et stimulant sur le plan graphique. Au cours du premier printemps, j’ai cherché un nid pour y observer sa vie de famille… hélas sans succès. Par chance, un couple s’est installé l’année suivante en face de mon atelier au 2e étage. Je n’oublierai jamais les acrobaties des jeunes à leurs premières sorties. Toutes ces heures d’observation m’ont permis de réaliser à quel point cette espèce commune peut être passionnante. Je suis sûr qu’elles nourriront longtemps mon travail d’artiste tant l’association si simple du noir et du blanc, alliée à l’extrême variété des postures, permet un nombre infini d’expériences plastiques. »

Denis Clavreul , peintre naturaliste

Le peintre naturaliste Denis Clavreul raconte ses dessins de pie.

Couverture de La Salamandre n°243

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 243
Décembre 2017 - Janvier 2018
Article N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir