Aveux d’une affamée

© Denis Clavreul

Pour combler l’appétit de ses piots, la pie s’autorise quelques razzias dans les nids d’autres oiseaux. Infanticide ou simple opportunisme ?

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4 avril, le temps est doux et les milans planent dans l’azur. La construction de l’alcôve du couple s’est achevée ce matin. Maintenant, jusqu’à ce que madame ponde ses œufs dans environ 11 jours, les agasses vont perdre la tête. D’abord, pour faire craquer sa belle, le mâle entonne une sérénade en sourdine. Puis il poursuit sa cour par une danse en cercle : il se dresse fièrement, gonfle ses plumes blanches en prenant l’aspect rondouillet d’un oiseau transi et incline sa queue ébène vers sa partenaire. Jour et nuit, il ne la quitte plus, trop inquiet de se faire cocufier par un autre mâle.

Coup du coucou

Les jeux de séduction culminent par quelques rares accouplements, pas plus de trois par ponte. Très expéditive, chaque rencontre intime ne dure qu’une à deux secondes. Quelle retenue par rapport au moineau domestique capable d’enchaîner quotidiennement de multiples accouplements.
La pie pond ses trois à dix œufs au petit matin, un par un et à un jour d’intervalle. Dans le sud de la France et en Espagne, ce score est parfois gonflé par le coucou geai. « Clamator glandarius est un malin. Pour se libérer de la tâche ardue d’élever ses poussins, cet oiseau parasite dépose ses œufs dans les nids de corneilles et de pies à leur insu », explique Gregory Röder, professeur associé à l’Université de Neuchâtel. Souvent blâmée pour sa malice, l’agasse se retrouve ici victime.

Aveux d’une affamée - La Salamandre

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Stratège multiscénarios

L’agasse commence à couver quelques jours avant la ponte des derniers œufs. Ainsi, leur éclosion est décalée. Si la nourriture est rare et la météo maussade, le couple concentre ses efforts pour élever uniquement les poussins les plus forts. En revanche, les bonnes années, même les plus chétifs auront à manger.

Enfance express

A la naissance, les poussins, nus et aveugles, ne pèsent que 7 g. Au rythme de cinq nourrissages par heure, ils atteignent 180 g, soit 84 % du poids adulte, en 18 jours seulement.

Péché de gourmandise

Pendant les trois semaines d’incubation, la femelle garde au chaud ses œufs jour et nuit. Elle quémande de la nourriture à son partenaire qui vole sans relâche pour la rassasier.
Dès l’éclosion, le menu des piots est ultra-protéique : lombrics, chenilles, hannetons, restes de nourriture humaine… et aussi quelques merleaux, parfois un œuf ou occasionnellement d’autres petits vertébrés. Ah, voilà pourquoi la pie passe pour une croqueuse d’oisillons… « Ce corvidé est omnivore et opportuniste : pour s’alimenter, il profite simplement des ressources le plus facilement disponibles », précise Roman Graf, collaborateur de la Station ornithologique suisse.

En été, la pie se nourrit essentiellement d’insectes, vers et autres invertébrés. En automne et en hiver, place aux fruits et aux céréales. « La proportion de vertébrés, comme des oiseaux de petite taille, des poussins et des œufs, est variable, mais atteint au maximum 15 % du régime alimentaire de la pie », souligne le spécialiste. C’est notamment le cas en période d’élevage des jeunes. A ce moment-là, l’agasse n’est pas la seule à se servir parfois dans le nid de ses voisins : corneilles et fouines lui rendent la pareille en lui dérobant ses poussins. « Beaucoup de passereaux nichant deux fois par an, les prélèvements par la pie peuvent être compensés. Lorsqu’en juillet elle a terminé l’élevage de ses jeunes, la pression de prédation sur les autres oiseaux décroît fortement », précise le scientifique.
Cette stratégie explique que les grives ou les rougequeues ont un succès de reproduction comparable en présence ou en l’absence des pies. « Une hypothèse confirmée, en Autriche comme en Suisse, par l’augmentation concomitante de Pica pica et de nombreux autres oiseaux communs à l’instar du merle noir. »

Puis arriva la pie

Partiellement disculpée d’infanticide, la jaquette ? Pas forcément. Dans le bassin du Drugeon (Doubs), le développement tentaculaire du Grand Pontarlier a favorisé l’arrivée en masse de la pie dans un environnement où elle n’a jamais été aussi abondante : au cœur des marais.
Cette vague noire et blanche coïncide avec la disparition de la pie-grièche grise et le déclin des limicoles nichant au sol, comme le vanneau huppé ou le courlis cendré… Mais si la prédation de la pie sur ces oiseaux déjà rares est indéniable, il est tout aussi vrai qu’elle découle d’un déséquilibre induit par l’urbanisation et la fragmentation des habitats. Bras armé de l’homme, la pie bavarde fait parfois de véritables ravages.

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© Denis Clavreul

Deal adoptif

Lorsqu’un des deux parents meurt pendant l’élevage des poussins, il arrive qu’une autre pie le remplace. Le père adoptif, ou la mère, participe même au nourrissage des jeunes. Est-ce de l’altruisme ou un calcul pour avoir un territoire et un partenaire l’année suivante ? Question ouverte…

Découvrez le secret du coucou pour se protéger des prédateurs dans la suite de notre dossier.

Couverture de La Salamandre n°243

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 243
Décembre 2017 - Janvier 2018
N° complet

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