Ne tirez plus !

Un concurrent nuisible, le héron ? En milieux naturels, l’oiseau se nourrit principalement de poissons « blancs » à faible valeur commerciale. En hiver, il devient l’allié des agriculteurs en se gavant de campagnols. / © Erwan Balança

Les persécutions du héron appartiennent-elles au passé ? Pensez donc ! Aujourd’hui encore, et sous couvert d’autorisation, on tire massivement cet oiseau. Exemple suisse.

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Au cours des 10 dernières années, quatre pisciculteurs fribourgeois ont abattu 1’400 hérons avec la bénédiction des autorités. Ce chiffre dépasse le nombre de jeunes produits par les 50 à 70 couples du canton durant la même période !

Dévoilée au printemps 2007 par l’Association suisse pour la protection des oiseaux (ASPO), la nouvelle a surpris et scandalisé. Et pour cause : le héron cendré est protégé sur le plan fédéral. La loi ne permet que l’élimination d’individus isolés dont on a pu prouver qu’ils commettent des dégâts importants. Il arrive en effet que certains hérons s’incrustent dans les élevages, trop heureux de pouvoir se servir sans se fatiguer.

Tir à vue

Etait-ce le cas des 1’400 oiseaux abattus ? « Aucune directive n’était édictée par le Canton. Autrement dit, les pisciculteurs avaient le loisir de tirer à vue n’importe quel oiseau. De plus, aucune mesure de prévention n’a été prise au préalable, alors que la loi sur la chasse l’exige », déplore François Turrian, directeur de l’ASPO/Birdlife Suisse. Autorisés depuis 10 ans par le Service des forêts et de la faune du canton, ces abattages sont donc jugés totalement illégaux par les organisations de protection de la nature et des oiseaux.

Bien qu’intégralement protégés en France, des hérons sont encore abattus chaque année par les pêcheurs et les chasseurs. / © J.-F. Hellio & N. Van Ingen

Recours

Mais pourquoi diable les ornithologues ont-ils mis si longtemps à réagir ? « Ce n’est que pendant l'hiver 2007 que nous avons enfin réussi à obtenir une copie des autorisations de tir, ainsi que les statistiques des hérons abattus » , explique François Turrian.

Fortes de ces documents, les associations ont enfin pu faire recours auprès du tribunal administratif, non sans avoir au préalable tenté le dialogue avec les pisciculteurs. Le Cercle ornithologique de Fribourg leur a en effet proposé de protéger les bassins, mais ils ont estimé d’emblée les coûts trop élevés.

Le recours, déposé par l’ASPO et Pro Natura, était donc inévitable. Il a par la suite été admis par le Tribunal fédéral. Selon l'ASPO, «le jugement du Tribunal fédéral confirme qu’un canton ne peut pas abattre ou faire abattre facilement des espèces protégées ; c’est une excellente nouvelle pour la protection de la faune sauvage », estime François Turrian. Les pisciculteurs fribourgeois ne peuvent désormais plus simplement tirer les oiseaux qui s’approchent de leurs installations. Ils devront mettre en place des mesures d’effarouchement et de protection de leurs installations. La loi fédérale sur la chasse précise que pour les espèces protégées, seuls, des individus isolés occasionnant des dégâts particulièrement importants peuvent être éliminés.

Ne tirez plus  sur le héron Loïc Marion, chercheur au CNRS

Loïc Marion, chercheur au CNRS et spécialiste breton du fonctionnement des milieux aquatiques / © Erwan Balança

Expertise

Loïc Marion, chercheur au CNRS et spécialiste breton du fonctionnement des milieux aquatiques

Des pêcheurs et de nombreux pisciculteurs ont pris le héron en grippe. Ils l’accusent d’engloutir 400 g de poisson par jour. Le reproche est-il justifié ?

Ce chiffre ne représente pas une moyenne. En réalité, le héron a besoin de 230 à 250 g de nourriture par jour. Son régime est principalement à base de poisson en avril et en mai, car ses jeunes exigent alors une alimentation très protéinée. Le reste de l’année, il chasse surtout des rongeurs dans les prairies.

Avez-vous mesuré son impact dans les piscicultures ?

Dans tous les cas expertisés, qu’il s’agisse de piscicultures intensives ou d’étangs, nous avons démontré que son influence est dérisoire par rapport aux autres causes de la mortalité des poissons.

En Brenne, lors de la vidange des étangs, les prélèvements du héron ne dépassent pas 0,3% de la production totale, alors qu’énormément de poissons périssent dans la vase, asphyxiés. Dans les piscicultures intensives, les hérons ne pêchent que 0,3 à 4% du stock disponible. De plus, comme cet échassier est très territorial, on trouve rarement plus d’un individu par bassin.

Quelle protection adopter contre le héron ?

Toutes les piscicultures sérieuses posent des filets ou surélèvent les berges des bassins. Je connais même des pisciculteurs qui se disent heureux de la présence du héron, car en éliminant chaque jour des poissons affaiblis ou malades de bacs surpeuplés, l’oiseau joue un rôle sanitaire non négligeable.

Changement d'univers mais même persécution, avec le triste score de 100 loups abattus en France, le loup est un animal que l'on persécute encore aujourd'hui.

Retrouvez tous les articles du dossier : Héron malgré lui.

Couverture de La Salamandre n°184

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 184
Février - Mars 2008
Article N° complet

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