Les espiègleries d’Orchis

Article extrait du dossier Parfums sauvages
Ophrys araignée / © Franck Le Driant

En plus d’être tentatrices, les orchidées sont les reines de l’arnaque pour assurer leur pollinisation. Inventaire des méfaits accomplis aux dépens des insectes.

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Trahison ! Certaines orchidées ont brisé le pacte de la pollinisation où chacun trouvait son compte. Jouant de leurs parfums, elles profitent des services de transporteurs ailés sans offrir aucune contrepartie. Un tiers des espèces pratique ce délit. Rivalisant de ruses pour tromper leurs victimes, les plus perverses commettent même une escroquerie unique dans le monde des plantes : elles exploitent avec raffinement les appétits sexuels de mâles en quête de partenaires !

Les espiègleries des orchidées

Orchis sureau / © Sandra Bartocha

Le coup du sureau vide

Dans les prairies d’altitude, l’orchis sureau diffuse la nostalgie d’un sirop célèbre. Il ne manque pas d’attirer bourdons ou abeilles en quête de miel. Mais la fleur ne présente rien au comptoir. L’insecte explore la corolle sans succès, s’embarrassant au passage de pollinies collantes. Abusé, il jure qu’on ne l’y prendra plus. Mais c’est compter sans cette ruse supplémentaire de l’orchidée : tantôt rose, tantôt jaune, elle se déguise pour mieux leurrer sa victime.

Les espiègleries des orchidées

Sérapias / © Gilbert Hayoz

Bienvenue au leurre-hôtel

Les sérapias tirent la langue, une large langue rouge. Et au-dessus ? Une ouverture profonde. Pas trace de nourriture dans ce curieux cornet. Parfois, par contre, s’y trouvent des abeilles ou des scarabées endormis. La cavité serait donc un abri, offert aux passants contre la pluie, le froid ou la canicule ? Non ! Cet hôtel est avant tout un leurre et sa clientèle principalement formée d’abeilles solitaires mâles. On suppose que les plantes les attirent en leur faisant miroiter une rencontre amoureuse.
Le parfum des fleurs contient en effet des alcènes, substances proches de celles des carapaces d’abeille. Elles donneraient l’illusion d’un terrier creusé par une femelle, où le mâle pourrait passer la nuit en charmante compagnie. Notre fausse entremetteuse fixe ainsi ses rendez-vous dans le seul but d’assurer sa propre reproduction.

Sabot-de-Vénus / © Franck Le Driant

Chausse-trappe en sabot

La plus grande orchidée d’Europe, le sabot-de-Vénus, cache à l’ombre des sous-bois son aspect des plus étranges. Côté traîtrise, c’est une maîtresse. Elle porte un « sabot », curieux pétale renflé, pourvu d’une ouverture circulaire. Au fond, des poils sécrètent une substance odorante, appâtant de petites abeilles du groupe des andrènes. Le piège est diabolique : croyant y trouver du nectar, l’une d’elles atterrit sur la surface jaune vif.
Mais l’odeur vient de plus loin. L’abeille se penche dangereusement sur la cavité, et c’est la glissade ! Impossible de s’évader, le passage est trop étroit et lisse. Au fond, deux taches claires semblent indiquer l’issue de secours, mais ce n’est qu’une paroi amincie. Plus haut, la vraie sortie est resserrée comme un coupe-gorge. Point de meurtre, mais un droit de passage : l’insecte doit frotter son dos contre le pistil, puis contre les sacs polliniques. C’est ainsi que, de trappe en trappe, l’abeille fécondera gratuitement la plante-piège.

Les espiègleries des orchidées

Ophrys miroir / © Franck Le Driant

La fausse abeille tout miel

Comme l’ophrys miroir ressemble à un insecte ! Lorsque Darwin se passionne pour la biologie des orchidées, cette allure l’intrigue déjà. Mais il faut attendre 1916 pour que Pouyanne, magistrat à Alger et botaniste amateur, décrive la relation des ophrys miroir et des petites guêpes Campsoscolia ciliata. L’appétit sexuel des mâles et leur inexpérience en font des proies faciles pour cette fleur, travestie en partenaire de rêve. Tout y est : le corps duveteux, la forme de l’abdomen, le miroir des ailes irisées et, surtout, le parfum irrésistible.
La contrefaçon de ce philtre d’amour se révèle tellement aphrodisiaque que, s’ils ont le choix, les mâles préféreront l’imitation à l’original. S’excitant sur ce piège érotique, ils tentent de copuler, sans succès. Le traître ophrys en profite pour placer ses pollinies sur leur corps ou réceptionner le résultat d’une liaison précédente. Une fois fécondée, la fleur lèvera le masque, cessant la production de ces charmes désormais inutiles.

Les espiègleries des orchidées

Ophrys araignée / © Franck Le Driant

Le piège de l’araignée

Comme sa cousine l’ophrys miroir, l’ophrys araignée appâte les mâles en se déguisant en femelle. Cette fois, ce sont des abeilles andrènes qui se font piéger. Chez elles, l’appel amoureux se compose d’un complexe cocktail de molécules aphrodisiaques. Faussaire hors pair, l’orchidée le copie quasi à l’identique : sur 15 composés identifiés dans les sécrétions femelles, la plante en produit 14 dans des proportions proches. Et la ruse ne s’arrête pas là ! Chaque fleur d’un même pied présente un bouquet personnalisé d’odeurs additionnelles.
Les insectes victimes d’un accouplement stérile éviteront de s’y frotter à nouveau. Par contre, ils retomberont dans le piège d’une fleur portant une signature odorante différente. Avantage pour les orchidées : elles évitent la consanguinité et brouillent les pistes qui permettraient aux mâles de ne plus se laisser berner.

Couverture de La Salamandre n°198

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 198
Juin - Juillet 2010
Article N° complet

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