Cinq leçons de savoir hêtre

Hêtres tortillards dans une étrange forêt à Verzy. On pense que ces arbres biscornus doivent leur aspect à une mutation génétique. / © Bernard Boisson

Choisir la voie du milieu en terme de climat, liquider les voisins, nourrir les bêtes... la vie et la survie du hêtre dans sa forêt en cinq commandements.

Avatar de Julien Perrot
- Mis à jour le
Article d'origine par

1 A l’ombre tu transpireras

Assoiffé allergique au soleil, en forêt le hêtre se plaît. Des fûts lisses et musculeux, de larges voûtes vertes qui bruissent dans le vent, un sous-bois dégagé où il fait bon marcher sur un tapis de feuilles souples… La hêtraie est une cathédrale. Et chacun de ses vivants piliers dégage une prodigieuse vitalité. Pourtant, malgré les apparences, le foyard est un grand sensible.
Pour commencer, la plantule qui germe en avril est fragile, sensible aux gelées tardives comme aux printemps et aux étés secs. Exposée en plein soleil, à coup sûr elle mourra. Car, contrairement au chêne, au pin ou au mélèze, le jeune hêtre se plaît à l’ombre d’autres arbres. Son écorce fine craint les coups de soleil. Et puis, même adulte, c’est un éternel assoiffé. En une seule journée ensoleillée, un hectare de hêtraie consomme par évaporation 40’000 litres d’eau. C’est le double d’une chênaie! Les tuyaux qui montent la sève brute le long de son tronc sont de faible épaisseur. Voilà pourquoi, en plus d’une eau abondante au niveau du sol et des racines, le hêtre a besoin d’air humide pour hydrater directement ses feuilles perchées à 20 ou 30 mètres de haut.
Le foyard craint le chaud comme le froid, la canicule tout comme l’hiver vigoureux. C’est l’arbre des justes milieux.

La vie du hêtre en cinq leçons

Forêt de troncs dans la brume / © Christophe Salin

2 Tous tes voisins tu liquideras

Exclusif et tyrannique, volontiers le hêtre étouffe ses aînés. Le hêtre est le roi des viennent-ensuite. Il laisse à d’autres arbres pionniers le soin de préparer le terrain. Puis il s’installe discrètement à leur pied et pousse sans se faire remarquer. Ses feuilles disposées en mosaïque sur un même plan récupèrent de manière optimale la faible lumière du sous-bois.
Un jour, le voilà qui dépasse ses aînés. La situation prend alors un tour tragique pour le chêne, l’érable ou le frêne qui se retrouve à l’ombre. Car le feuillage du hêtre est dense, mortellement dense… Mais une hêtraie pure ne se fait pas en trois jours: c’est le résultat d’une longue évolution qui voit petit à petit cette essence dominatrice et exclusive remplacer tous les autres arbres. Sous un climat tempéré frais et humide, c’est le stade ultime d’évolution de la forêt. Une forêt très belle mais au sous-bois sombre et par conséquent pauvre en végétation. On y trouve peu de fleurs sauf au début du printemps et quasiment aucun arbuste à part du houx ou du chèvrefeuille. En montagne, à partir d’une certaine altitude, cette hêtraie exclusive se transforme naturellement en une belle forêt mixte de hêtres et de sapins blancs.
Force tranquille, le hêtre règne sur des surfaces immenses, 1’200’000 hectares en France, 205’000 hectares en Suisse. Si l’homme n’avait pas favorisé systématiquement les conifères en montagne et le chêne en plaine, son royaume serait encore bien plus étendu. Une immense hêtraie s’étendrait sans doute à perte de vue sur une grande partie de l’Europe.

3 Plein de bêtes parfois tu nourriras

Au rythme de ses faînées, toute la forêt le hêtre fait vivre. Il y a des années avec et des années sans. Et dans la forêt, cela change tout ! Comme beaucoup d’autres arbres, le hêtre fructifie de manière irrégulière. Le rythme des faînées varie selon les régions. Il serait influencé en partie en tout cas par les conditions climatiques. On sait par exemple qu’un hêtre stressé par un été chaud et sec produit beaucoup plus de fruits l’année suivante. Ou qu’après une forte faînée, un arbre fabrique moins de bois pendant deux ans, le temps de refaire ses réserves.

Loir gris à la recherche des précieuses faines du hêtre / © Christian König

En général, il y a une faînée généreuse tous les trois à cinq ans… et le reste du temps, peu de fruits ou quasiment rien. Ces alternances d’abondance et de disette conditionnent la vie d’un grand nombre d’animaux. Les populations de rongeurs fluctuent fortement… Ce qui influence évidemment avec un temps de retard leurs prédateurs, chats sauvages ou chouettes forestières. Certains oiseaux comme les pinsons du Nord ou les femelles de chouettes de Tengmalm peuvent parcourir des centaines de kilomètres pour participer à la fête, sans qu’on sache d’ailleurs très bien comment ils perçoivent à distance ce grand rythme de la forêt.
Enfin, les faînées influencent même la vie des plus grands, sangliers, cerfs et ours. Quand le sol est couvert de fruits en automne, ce dernier aborde l’hiver particulièrement gras. S’il n’y a pas trop de neige, il se réveillera spécialement tôt pour continuer le festin… ou parfois même renoncera à hiberner.
Et l’intérêt du hêtre dans tout cela ? Ecureuils, geais, mulots, campagnols… En transportant ses graines et parfois en les enterrant, c’est une armée de jardiniers qui travaille pour lui.

La vie du hêtre en cinq leçons

Ce que le pic noir préfère par-dessus tout, c'est un beau fût de hêtre. / © Fabrice Cahez

4 Ton grand tronc tu offriras

Grâce au pic noir, un véritable HLM le hêtre deviendra. C’est un beau grand foyard centenaire au fût droit et lisse. Un jour de mars, un grand oiseau noir à béret rouge se pose contre le tronc à 10 ou 15 mètres de hauteur, puis il commence à faire gicler de grands copeaux de bois avec son bec ivoire. Pendant deux à quatre semaines, les pics noirs mâle et femelle vont se relayer pour creuser un gros trou, puis une galerie, puis une chambre assez grande pour héberger toute une famille. Cet exploit incroyable transforme bien malgré lui le hêtre en un hôtel cinq étoiles.
Le pic ne se contente pas d’un seul appartement. Il possède presque toujours plusieurs loges, parfois plus d’une dizaine soigneusement rafraîchies à la fin de l’hiver pour que les trous ne cicatrisent pas. Et comme la famille pic n’en utilise qu’une chaque printemps pour élever ses jeunes… tous les amateurs de cavités disposent grâce à lui de logements de choix. Mais la compétition est rude et les expulsions fréquentes. Car il y a beaucoup de locataires potentiels sur les rangs. Les sittelles, les mésanges, les grimpereaux, les écureuils, les loirs ou les lérots… et aussi quelques raretés de plus grosse taille dont c’est pratiquement l’habitat exclusif : chouette de Tengmalm, martre ou pigeon colombin. En tout, 18 espèces d’oiseaux et de mammifères plus de nombreux insectes. Merci, Monsieur le forestier, d’avoir renoncé à couper ce précieux arbre de vie…

La vie du hêtre en cinq leçons

© Christophe Salin

5 Ta loi, le climat dictera

Hêtre ou ne plus hêtre… au réchauf­fement résistera ? Le hêtre revient de loin. Lors de la dernière glaciation, le froid et la sécheresse l’ont chassé d’une grande partie du continent à l’exception de quelques refuges méridionaux. Il n’a survécu qu’en Espagne, en Italie et surtout dans la péninsule balkanique, mais aussi en petits massifs isolés sur des versants humides et abrités de Slovénie et du sud des Alpes. Des études génétiques ont montré que c’est de ces reliques montagnardes que descendent la plupart de nos foyards.
Aujourd’hui, un nouveau bouleversement est annoncé avec en Europe centrale une sensible diminution des précipitations estivales. Or la quantité d’eau disponible en juin et en juillet est précisément le facteur clé qui limite l’expansion du hêtre. Pour cet arbre, c’est une véritable bombe à retardement, d’autant plus que le changement climatique évolue depuis quelques décennies à une vitesse dix fois plus rapide que tout ce que les archives de la Terre ont enregistré jusqu’ici.
Comme le montrent des études de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, en montagne le hêtre pourrait théoriquement compenser en montant en altitude, mais que va-t-il se passer en plaine ? En France, les simulations de l’Office national des forêts sont très alarmantes. Elles prédisent une forte progression du chêne vert, du pin maritime ou du châtaignier… au détriment du hêtre qui disparaît en un siècle des trois quarts du pays. D’ailleurs, ce déclin sévère s’observerait déjà dans certains massifs méditerranéens.
L’accroissement du CO2 atmosphérique dope la croissance des arbres, mais il provoque surtout malheureusement un bouleversement extrêmement rapide dont on peine à réaliser les conséquences...

Couverture de La Salamandre n°224

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 224
Octobre - Novembre 2014
Article N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir