Cinéaste malherbologue

Article extrait du dossier Portraits de friches
Philippe Grand « Cet endroit peut paraître inintéressant, et pourtant il y a de telles splendeurs ! » / © Hélène Tobler

Ebloui par la beauté d'un terrain vague, le réalisateur Philippe Grand a consacré deux ans à la réalisation d'un film hors norme. Première étape de notre tournée dans une carrière en friche réinvestie par les rudérales.

Avatar de Mireille Pittet
- Mis à jour le
Article d'origine par

« Quand j'ai vu cet endroit pour la première fois, j'ai été instantanément saisi par une incroyable harmonie de couleurs et de formes. » Un jour, fraîchement retraité, le réalisateur genevois Philippe Grand sillonne la campagne à la recherche de beaux chênes avec l'idée d'en faire les personnages d'un film personnel, sans contraintes. Un coup d'œil à travers le pare-brise et c'est le coup de foudre. Dans un terrain vague, des coquelicots brillent sous le soleil de mai au milieu de chénopodes et d'orties. Ici une touffe de chélidoine, là un bouquet de fumeterre, un sureau en fleur au sommet d'un monticule et les incontournables cardères sèches depuis l'automne dernier. Au pied d'une butte s'étale un parterre d'origan et de centaurées. Le lieu foisonne de vie en comparaison du champ de blé voisin. Il crépite du chant des insectes. Il amène à la contemplation sous un ciel en mouvement perpétuel.

Cinéaste explorateur

Philippe Grand revient à la friche jour après jour. C'est une ancienne carrière abandonnée depuis 20 ans, coincée entre une route et un circuit de motocross. De ce no man's land de la taille d'un petit terrain de football émergent quelques tas de sable et de terre. A première vue, un sujet sans intérêt. Pourtant, électrisé par sa découverte, le Genevois arpente les lieux les guêtres aux chevilles, un parapluie-parasol rouge sur la tête et bientôt une caméra au poing. « Je suis entré dans la friche et n'en suis plus sorti. Il y avait tout ici pour faire un film. Un grand rectangle comme unité de lieu, et le cycle d'une année à raconter.» Très vite s'impose au réalisateur ébloui le besoin de connaître les plantes qu'il filme : La spécialiste en malherbologie du Jardin botanique de Genève l'accompagne bientôt sur le terrain. Armoise, tussilage, amarante, elle nomme les fleurs, lui prédit le devenir de telle ou telle rosette ou lui explique pourquoi et comment certaines d'entre elles se sont installées là. De retour à la maison, l'apprenti botaniste s'essaie avec son épouse à la détermination des spécimens qu'il a immortalisés.

Chénopode (à droite) et achillée millefeuille (ombelles blanches) se plaisent dans les friches. / © Hélène Tobler

Une terre libre

Le tournage s'écoule finalement sur une année et demie. « J'ai abandonné l'idée de commenter les images ou de nommer mes sujets, ça aurait altéré leur beauté. » C'est donc un film muet, insolite, qui naît de cette longue contemplation. On dirait un tableau animé, une musique à déguster les yeux ouverts. Le voyage commence à l'aube d'un matin d'hiver. Il se poursuit au fil des jours et des nuits en traversant les saisons. Philippe Grand offre dans un écrin sensible le cœur en spirale d'une marguerite, le jeu infini des nuages ou les va-et-vient presque comiques d'une fourmi sur un plant de moutarde.
Rêveur, l'artiste balaie des yeux cet endroit dans lequel il a déambulé si longtemps sans jamais se sentir en solitude. Alors que cette friche inspirerait désordre ou abandon à beaucoup d'autres, lui s'est laissé captiver par la beauté infinie d'un bout de terre livré à lui-même. « L'homme est incapable de créer une telle harmonie. Cette friche m'a ouvert une porte. Elle change tout le temps. Certaines graines enfouies dans ses entrailles ne germeront peut-être que dans des décennies. Maintenant que j'ai fini mon film, je continue à lui rendre visite.»

L'escargot, un habitant de la friche / © Hélène Tobler

Pour vous la friche c'est...

Une couleur ? Celles de l'arc-en-ciel,
toutes présentes dans mon film.

Une odeur ? L'origan, parfum de la prairie sèche.

Un bruit ? Le chant de l'alouette qui résonne comme une pulsation, à la fois proche et lointain.

Une saison ? Toutes! Car ce terrain vague illustre au fil d'une année la variété infinie des sentiments du cœur humain.

Une musique ? Celle de mon film,
une création électroacoustique de Gabriel Scotti et Vincent Hänni. Forte et discrète à la fois.

Le cinéaste filmé

Un homme dans la friche décrit la démarche et l’approche originales adoptées par Philippe Grand lors du tournage de son film Terrain vague

Couverture de La Salamandre n°209

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 209
Avril - Mai 2012
Article N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir