Cent jours de martinets

Vol de martinets au-dessus des toits. / © Denis Clavreul

Acrobates migrateurs, les martinets noirs animent les cieux de nos villes. Mais leur séjour sera court : une fois la nidification terminée, ces champions du vol d'endurance reprendront aussitôt la route vers l'Afrique.

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Vols vibrants et cris stridents dans l’azur : les martinets noirs annoncent le retour des beaux jours. Ces voiliers arrivent chez nous entre la mi-avril et les premiers jours de mai. Malgré un voyage interminable au-dessus du désert et de la mer depuis l’Afrique australe, ils sont toujours incroyablement précis et fidèles. A peine de retour, ils reprennent très vite possession des nichoirs ou des cavités sous le faîte des maisons ou entre les tuiles des toits. Un moineau squatter est souvent délogé à coups de bec et d’ailes. La nidification peut commencer…
Le soir venu, un groupe d’une trentaine de martinets tournoie au-dessus de la ville. La nuit tombe, les oiseaux montent. Encore et encore. Leurs silhouettes en faucille s’amincissent toujours plus pour disparaître finalement dans l’obscurité. Vont-ils dormir sur la Lune ?

Les martinets reprennent possession des cavités sous les toits pour nicher. / © Denis Clavreul

Maîtres du vol au long cours, les martinets mènent une vie tout simplement extraordinaire : ils mangent, boivent, se reposent, se toilettent et s’accouplent en l’air. A vrai dire, ils ne se posent que pour pondre et couver. Mais comment ramassent-ils les matériaux pour construire leur nid ?
Les adultes profitent des journées venteuses pour attraper dans les airs poils, pétales, fibres, graines et autres brins de foin. Agglomérés avec de la salive, ces minuscules éléments vont former une coupelle de 11 cm de diamètre pour 4 cm d’épaisseur. Entre la mi-mai et début juin, la femelle y pond deux ou trois œufs elliptiques d'un blanc immaculé. Les deux parents se partagent équitablement la vingtaine de jours de couvaison… pour une fois couchés.

Plusieurs fois par jour, les nicheurs reçoivent la visite fugace d’anciens pensionnaires. Ces jeunes en vadrouille seraient attirés par la présence des adultes. Ils foncent souvent à toute vitesse sur les nichoirs de la colonie qui les a vus naître, puis freinent brusquement avec leur queue bifide pour rester un instant suspendus devant le trou d’entrée. Ils ne font que l’effleurer et ne se posent que très rarement. Parce que les propriétaires ne tolèrent plus leur présence, mais aussi car ces effleureurs volent en continu depuis des centaines de jours et qu’ils sont probablement effrayés à l’idée de s’arrêter…

Cent jours de martinets

© Denis Clavreul

Les semaines passent. Les jeunes martinets grandissent dans les cavités en souffrant parfois de la chaleur qui caractérise les nids sous les tuiles. Pour satisfaire leur appétit, les deux adultes chassent à longueur de journée. Pucerons, petits coléoptères, papillons, mouches, cicadelles, éphémères ou fourmis volantes s’accumulent au fond de leur gorge. Même à 60 km/h, ces acrobates sont capables de sélectionner leurs proies. Ils évitent par exemple d’avaler abeilles et guêpes piquantes sans pourtant dédaigner les syrphes, ces mouches qui leur ressemblent beaucoup.

Une fois qu’ils ont fait le plein, les parents régurgitent dans les gosiers démesurément ouverts de leurs jeunes un bol de petites bêtes agglomérées dans leur salive. Et ce, jusqu’à 40 fois du matin au soir. Au total, chaque adulte capturerait jusqu’à 20 000 invertébrés par jour.
Dans leur cavité, les jeunes âgés d’une quarantaine de jours s'excitent de plus en plus et entraînent activement leur musculature alaire. Le vide, les insectes qui passent devant le nichoir et les virtuosités de leurs congénères les séduisent. Un soir de juillet, ils se lancent dans les airs. Ils ne reviendront plus au nid et partiront sous peu pour le Cameroun ou le Gabon sans jamais se poser. Leurs parents les suivront quelques semaines plus tard au terme d’un séjour européen d’à peine cent petits jours.

Endormis au volant

Comment dorment les martinets ? Ce mystère n’est entièrement élucidé qu’en 1955 par le Suisse Emil Weitnauer. Grâce à des observations depuis un petit avion, l’ornithologue bâlois confirme la constatation d’un pilote français de la Première Guerre mondiale qui avait vu ces oiseaux en l’air lors d’une nuit de pleine lune… Oui, les martinets dorment en vol !
Aujourd’hui, on sait que ces oiseaux montent au crépuscule à une altitude comprise entre 1000 et 3000 m et réduisent leur vitesse pour faire des microsiestes en planant. Il est probable qu’ils mettent en stand-by un seul hémisphère de leur cerveau à la fois, en assurant ainsi en même temps pilotage et repos.

Martinets en vol / © Denis Clavreul

97 tours du monde

Après 20 ans de vie aérienne, le compteur des plus vieux martinets affiche quatre millions de kilomètres parcourus. Soit cinq allers-retours entre la Terre et la Lune ou presque cent tours du monde ! Incroyable mais vrai car ces oiseaux passent une grande part de leur vie en l’air. Toute la physionomie de leur corps est taillée pour voler : longues ailes recourbées, forme aérodynamique, muscles pectoraux puissants et yeux protégés par une arcade sourcilière renforcée. Comme le suggère leur nom latin Apus qui signifie dépourvu de pieds, leurs pattes sont en revanche extrêmement petites. Pas grave, ils ne se posent presque jamais…

Cent jours de martinets

Martinets en vol / © Denis Clavreul

Boire ou conduire ?

Toujours en l’air, les martinets ont dû réinventer les activités basiques de la vie quotidienne. Comment faire par exemple pour boire sans se poser ? Comme un vivant canadair, Apus apus descend vers un plan d’eau et ajuste sa trajectoire avec des coups d’ailes nerveux. Arrivé à quelques dizaines de centimètres de hauteur, l’oiseau glisse en perdant encore de l’altitude. Les ailes grandes ouvertes, il plonge alors son petit bec en rasant l'eau sur environ 50 cm. Puis déjà repart…
Pour espérer observer ce comportement également pratiqué par les hirondelles, rendez-vous en fin d’après-midi au bord d’un lac ou d’un étang dégagé.

Cent jours de martinets

« Anaptère pâle (diptère parasite). Le martinet se "toilette" le plumage mais ne semble pas essayer de s'en débarrasser. » / © Denis Clavreul

Passager clandestin

Il ressemble à une araignée et il vole, mais pas avec ses propres ailes… L’anaptère pâle est un diptère très spécial qui parasite les martinets. Cette curiosité vit accrochée à leur plumage et se nourrit de leur sang. Les larves de Crataerina pallida se développent dans l’abdomen de la mouche qui pond ensuite des pupes globulaires dans le nid de ses hôtes. L’éclosion des adultes coïncide presque une année plus tard avec le retour d’Afrique des martinets.

« L'anaptère pâle se déplace très rapidement (quand il se déplace). » / © Denis Clavreul

Les illustrations au nid ont été réalisées grâce à une webcam installée dans un nichoir. Denis Clavreul remercie Jacques Riffé pour son accueil. En pratique, découvrez quelques activités à faire en présence des martinets.

Pour aller plus loin

Reconnaître, scruter, aménager... 3 activités à faire en présence de martinets

Ecoutez les cris des martinets volant au-dessus des toits

Couverture de La Salamandre n°234

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 234
Juin - Juillet 2016
Article N° complet

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