Vautour de rouille et d’os

© Jose Antonio Sencianes Ortega

Finies les accusations diaboliques visant le gypaète ! Réhabilitons cet utile nettoyeur, friand de carcasses et d’eau ferrugineuse.

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Imaginez un peu la scène. Un immense rapace d’une férocité inouïe, taillé comme un faucon géant, précipite ses victimes depuis le haut des montagnes avant de leur taillader la carotide à coups de bec. Les petites, comme les chats, il les avale tout rond. Tout le monde y passe, cerfs, brebis, lièvres, marmottes et même les poissons sont harcelés par cet oiseau abominable, d’une gloutonnerie sans pareille. Le lammergeier – ou vautour des agneaux, en allemand – s’en prend même aux jeunes enfants…

Stop le délire ! Ce portrait invraisemblable était pourtant monnaie courante au XIXe siècle. Il a fallu attendre le milieu du XXe pour considérer le barbu comme un charognard et non comme un prédateur. Désormais, la biologie du casseur d’os et son régime alimentaire ne sont plus fantasmés. En vérité, le gypaète est un rapace qui se nourrit quasi exclusivement de charognes. Attiré par le manège des autres nécrophages, renards, grands corbeaux, milans ou vautours, il attend patiemment son tour. En temps voulu, il emporte les débris de squelettes que lui seul peut consommer.

Les os constituent entre 80 et 98 % de son alimentation. Des sucs gastriques très acides au pH proche de 1 lui permettent ce menu d’exception, complété par des muscles ou tendons. Selon les régions, la diversité des espèces concernées varie, mais le bétail et les herbivores sauvages dominent toujours. Les oiseaux et reptiles sont marginaux. Sur la base de besoins alimentaires estimés à 500 g de nourriture par jour et par individu, une carcasse de mouton peut satisfaire un duo pendant une semaine. Prenons la calculette : pour survivre une année sur son territoire et élever un jeune, un couple cantonné aura besoin de trouver l’équivalent de 50 à 70 cadavres de grands mammifères. Voilà pourquoi ce géant passe 80 % de son temps à survoler et à scruter son domaine parfois vaste de 500 km2.

Si j’avais un marteau

Pour enfourner des fémurs ou des tibias de grands mammifères, le gypaète emporte son butin entre 20 et 150 m de hauteur, au-dessus de pierriers ou de blocs rocheux appelés enclumes. Il les largue alors jusqu’à ce qu’ils éclatent en débris de taille raisonnable. Le casseur d’os n’a pas volé son surnom !

Mémo frigo

Comme le geai qui enfouit des glands ou la pie-grièche qui empale des insectes, le gypaète stocke parfois des réserves de nourriture pour les périodes de disette. Que ce soit un charnier dans un pierrier ou simplement un os caché dans une crevasse, le rapace retrouve son trésor avec une mémoire étonnante, parfois même sous une neige épaisse.

Le gypaète barbu, un oiseau casseur d'os qui prend des bains de rouille

© Jose Antonio Sencianes Ortega

Bec à gober

Les maxillaires du gypaète sont élastiques et peuvent s’ouvrir très en arrière de l’œil. La largeur du gouffre atteint 9 cm de large ! De quoi avaler tout rond des os de bonne taille.

Carapacesversus carcasses

Dans certaines régions d’Europe, le casseur d’os peut capturer des tortues terrestres ! Peut-être parce que ces reptiles semblent inertes et qu’il faut les jeter du ciel pour les briser puis les consommer. Une technique également pratiquée par les aigles royaux et impériaux. La légende dit que c’est la chute d’une tortue larguée par un gypaète qui a causé la mort du poète grec Eschyle.

Armure de fer

Le gypaète barbu, un oiseau casseur d'os qui prend des bains de rouille

© Jose Antonio Sencianes Ortega

Il existe des gypaètes aux parties inférieures plutôt blanches, tandis que d’autres présentent un beau plumage orangé. Ni l’âge des plumes ni des coquetteries de sous-espèces n’expliquent ces variations. A la différence du rosé du flamant, la raison n’est pas d’origine alimentaire. La couleur du gypaète provient d’un oxyde de fer, proche de la rouille, déposé comme un fin mortier entre les barbules et le rachis.
La raison de cette élégance ferrugineuse ? Les gypaètes prendraient intentionnellement des bains dans des flaques ou des sources riches en fer. Un costard tape-à-l’œil indiquerait un statut social élevé. Les dames et les seniors sont souvent plus colorés.

Avenir plombé

Vingt-deux intoxications aiguës au plomb ont été répertoriées dans les Alpes de 2000 à 2014 : 6 gypaètes barbus, 1 vautour fauve et 15 aigles royaux. En 2002, deux gypaètes supplémentaires ont succombé à ce mal au centre d’élevage de Haute-Savoie. Le saturnisme peut provenir de plombs reçus par tir ou, plus fréquemment, après ingestion de cadavres d’animaux tués à la chasse.

La suite du dossier sur le gypaète barbu.

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Couverture de La Salamandre n°249

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 249
Décembre 2018 - Janvier 2019
Article N° complet

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