Un brin sublimes

Brize intermédiaire / © Stéphane Hette

On les piétine sans même un regard. Trop bête ! Car les légères graminées sont des reines du design.

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L'omniprésent bleuté

S’il est une herbe sauvage commune dans les prés et les lisières qui soit facilement reconnaissable, c’est le dactyle pelotonné. Le nom de cette plante signifie doigt… parce que l’inflorescence rappelle la disposition des phalanges tendues d’une main. Les grosses touffes de feuilles bleutées et fortement aplaties du dactyle le trahissent facilement. A la floraison, on remarque d’abord l’aspect compact et la disposition unilatérale des épillets. Ils contiennent quelques fleurs d’où émergent d’abord les étamines mâles suivies par les stigmates femelles. Les qualités nutritionnelles du dactyle en font l’une des principales espèces fourragères, d'où de nombreuses études et recherches génétiques.

L'épurateur géant

Le roseau qui plie mais ne casse pas, qui prête ses chaumes tantôt pour l’abri, tantôt pour l’écrit, est aussi un grand artisan de biodiversité. C’est même l’une des plantes les plus importantes des marais. Il y forme des roselières étendues où il représente, à lui seul, l’essentiel de la biomasse végétale. Au printemps, ce géant s'élève de 3 à 8 cm par jour pour atteindre jusqu'à 3 m. Ses chaumes portent les nids de nombreux oiseaux spécialisés : rousserolles, locustelles, hérons petits et grands et busards des roseaux.
Cette herbe joue aussi un rôle essentiel dans la qualité des eaux. Sa capacité naturelle de filtration est utilisée dans l’épuration des bassins de lagunage naturel.
Le roseau occupe une place à part dans nos paysages et notre culture. C’est aussi la plus grande graminée d’Europe non méditerranéenne. Mais le connaît-on si bien ? S’est-on déjà penché sur le panache pourpré de son inflorescence pour y remarquer les glumes étroites qui ne contiennent qu’une seule fleur ? A-t-on pris la peine d'observer les longs poils qui entourent la graine pour faciliter sa dispersion par le vent, puis par les eaux ? Savons-nous que ses rhizomes peuvent mesurer plusieurs dizaines de mètres de longueur ? Que cette faculté de colonisation peut permettre à un unique individu d’occuper des centaines de mètres carrés ?

Silice ou cyanure ?

Dans les feuilles de nombreuses graminées, on trouve des phytolithes, autrement dit des particules de silice dans une proportion pouvant atteindre 2 à 5 % du poids sec. L'accumulation de cet élément minéral rend la plante abrasive et indigeste et donc peu attractive pour les herbivores.
En Afrique, le sorgho se défend d'une manière plus radicale en produisant d'infimes quantités de cyanure, lorsqu'il est blessé par un insecte. Heureusement, la concentration en poison est totalement insuffisante pour empoisonner les nombreux humains qui consomment cette céréale. En revanche, des intoxications sur le bétail, via le fourrage, ont déjà été observées.

L'urbain increvable

Petit mais costaud ! Le catapode rigide est de ces herbes qui passent totalement inaperçues jusqu'au jour où on découvre leur beauté toute simple. C’est une graminée fréquente dans les villes et villages, habituée à fleurir discrètement le sommet des murs de pierre qui amassent un peu de mousse, les trottoirs et les cours gravillonnées. Car le catapode est prodigieusement résistant à la sécheresse. Ses tiges vernissées, ses feuilles étroites et courtes : tout est rigidité chez cette petite plante. La faute à un tissu aux cellules très épaisses qui limite drastiquement les pertes d'eau par évaporation.
Le catapode est aussi remarquablement tolérant à la pollution. On le trouve sur des déblais de mine où la concentration en métaux toxiques est quarante fois supérieure aux normes. Une résistance partagée avec son cousin du littoral, le catapode marin, adapté à des concentrations extrêmes en sel.

La bête noire des jardiniers

« Ça pousse comme du chiendent ! » Les locutions ne manquent pas pour souligner la capacité de colonisation de cette herbe folle… Le chiendent ne faillit pas à sa réputation. Ses rhizomes puissants de couleur ivoire courent rapidement à travers l’argile ou le limon pour gagner de l’espace avant tous les autres. Occuper la place, puis la tenir ! Car c'est une herbe âpre, habituée aux rudes conditions de vie. Sa place naturelle ? Le bord des fleuves et des rivières, là où les eaux font et défont constamment les berges. Eh oui, il n’a pas la vie facile, ce chiendent qu’on insulte et qu’on maudit ! S’il s’octroie quelque villégiature dans les cultures, c’est parce que le soc qui fend les mottes lui rappelle ses terres bousculées par les crues.
Mais à quoi ressemble-t-il donc ? Les épillets du chiendent sont aplatis latéralement et appliqués contre l’axe de l’inflorescence. Ses feuilles portent des poils courts sur la face supérieure d'un limbe finement côtelé. Enfin, le limbe se prolonge par deux fines oreillettes de l’autre côté de la tige. Vous l'avez contemplé droit dans les yeux. Aurez-vous désormais le cœur de l'arracher ?

L'ami du blé

L'avoine élevée ou fromental est une graminée qui a la bonté de présenter de gros épillets faciles à observer à l'œil nu, avec en prime une longue arête coudée qui rend presque impossible toute confusion avec une autre herbe. Hors des épillets s’échappent de longs filets d’étamines qui attendent la caresse du vent pour livrer leur pollen à des stigmates coiffés de panaches blancs plumeux. Fromental évoque le froment, autrement dit le blé auquel il ne ressemble pourtant pas du tout. Ce nom signifierait qui plaît au blé pour son penchant pour les terres fertiles et bien drainées, propres à la culture du blé. Il pourrait avoir indiqué aux anciens quelles étaient les parcelles les plus favorables à la céréale nourricière.

L'élégante sylvestre

La mélique à une fleur ne craint pas l'ombre et pousse sous les ramures sombres des hêtres. Avec une croissance étalée entre mai et septembre, les graminées ne sont pas les mieux équipées pour la forêt. A cette époque, le feuillage des arbres est dense et filtre la lumière qui arrive au sol. La mélique s'en accommode, sans doute par goût pour le riche humus forestier. Et ce ne sont pas les herbivores qui s’en plaindront.
Pour pousser à l'ombre, cette herbe délicate possède des feuilles particulièrement riches en chlorophylle. Elle est capable de photosynthèse, même avec les 3 % de lumière solaire qui parviennent au sol d'une hêtraie. Ses épillets ne contiennent qu’une fleur fertile, avec des glumes brun pourpré, en contraste remarquable avec les glumelles vert tendre. Le tout sur une panicule délicatement penchée où les fleurs se succèdent presque comme sur un chapelet. Trop beau.

Herbe ou arbre ?

Le bambou est une graminée géante dont le chaume lignifié peut atteindre une hauteur de 30 mètres. Une graminée également unique par le fait que chaque feuille est découpée en plusieurs limbes composés. Le bambou fleurit très rarement. Il se reproduit essentiellement de proche en proche par ses rhizomes vigoureux. Ainsi, un seul individu peut produire une forêt.
Dépourvu de véritables troncs et branches, ce n'est pas un arbre malgré sa taille, mais une herbe aux cannes creuses renforcées par des nœuds solides qui se balance dans le vent sans casser. Sa vitesse de croissance peut atteindre 1 mètre par jour.

L'aérienne frugale

Toute la poésie concentrée dans un brin d’herbe. Ainsi pourrait-on résumer la brize, modeste graminée des sols pauvres. La sagesse populaire ne s’y est pas trompée, qui a nommé la brize amourette. Regardez donc sa charmante floraison : en lieu et place de glumes allongées, d’arêtes et de glumelles aiguës, la brize s'épanouit tout en rondeur. Les épillets aux contours arrondis évoquent de petits cœurs penchés sur la prairie, à peine retenus par de délicats pédicelles finement vrillés. Au moindre souffle, les épillets s’agitent et se trémoussent afin de disperser leur pollen. Voilà ce qui donne son nom à la brize.
Pour admirer cette beauté aérienne, il faudra chercher les espaces herbeux préservés de l’industrialisation agricole : pelouses maigres, prairies montagnardes non amendées ou sols tourbeux des marais. C’est une plante indicatrice de milieux en bon état écologique, où la productivité cède à la diversité. Le genre d’endroit où conter fleurette peut encore s’écrire compter… tant les espèces animales et végétales y sont nombreuses.

Sucre ou liberté ?

Plante des climats chauds aux allures de roseau géant, la canne à sucre a fait le tour du monde. Originaire de Nouvelle-Guinée, cette plante est cultivée depuis des millénaires dans de nombreuses îles du Pacifique, en Chine, puis en Inde. Le sucre apparaît en Europe au Moyen Age, avec les Croisades. C'est une gourmandise de grand prix qui devient peu à peu l'un des principaux enjeux du commerce mondial. La culture de la canne se répand alors tout autour de la Méditerranée, puis aux îles Canaries, dans les Antilles et enfin aux Amériques. Hélas, pendant des siècles, les grandes plantations ont dévoré des millions d'esclaves.

La résistante laineuse

Il fallait bien lui trouver un nom… Alors le grand Linné, qui ce jour-là manquait d’inspiration, lui attribua le nom latin de Holcus qui signifie orge sauvage. Un intitulé antique dont on ne sait pas à quelle plante exactement il se référait.
La très poilue houlque laineuse est une plante des prairies, comme le rappelle son nom populaire de fenasse, allusion à son foin abondant. On la reconnaît à l'aspect velouté des feuilles, légèrement bleutées et couvertes de petits poils. A floraison, la couleur verdâtre et rosée des épillets est un ravissement pour l’œil. D’abord, les épillets sortent du fourreau de la feuille terminale, serrés les uns contre les autres, comme une queue-de-renard. Puis, lorsque l’inflorescence s'épanouit, les rameaux se déploient en cône allongé.
La houlque a enfin la particularité d'être remarquablement résistante à l'arsenic, un poison qui s'accumule dans certains sols, notamment par utilisation répétée d'herbicides puissants, sur les terrains de golf par exemple.

Le faux épi fourrager

Très appréciée comme plante fourragère dans les prés légèrement humides, la fléole tend un petit piège au botaniste amateur. Les pédicelles courts qui portent ses épillets donnent l’allure d’un épi, c’est-à-dire une inflorescence dont les éléments sont attachés directement sur l’axe de la tige, comme chez le blé. Pourtant, il suffit de tordre doucement le tout pour voir qu’il s’agit en réalité d’une panicule compacte. Autrement dit une sorte de grappe où les épillets sont attachés à plusieurs sur de petits pédicelles. Allô, vous êtes toujours là ?
Vu de dessus, l'ensemble est parfaitement cylindrique. A maturité, on voit apparaître un cercle d'étamines qui forme comme un halo d’anthères tout autour de l’épi. De cette façon, la fléole facilite la dispersion du pollen par le vent.

L'herbe vivipare

Comment reconnaître les pâturins parmi toutes les graminées des prairies ? Facile ! Leurs feuilles sont marquées par deux renfoncements parallèles qui bordent la nervure centrale. Comme si un skieur miniature était passé, tout schuss, le long de leur limbe. Autre particularité, les pâturins ont de jeunes feuilles repliées bord à bord dans la gaine. Deux espèces ont des épillets qui produisent, sans fécondation, de petites plantules vertes qui finiront par tomber par terre. Des plantes vivipares !
Plusieurs pâturins peuplent les prés, chacun avec son écologie et ses préférences particulières. Le pâturin commun est un gourmand. Il apprécie les sols riches en nutriments, notamment l’azote. Aussi le trouve-t-on en abondance dans les prairies fortement fumées.

La fléchette des trottoirs

Avec un nom pareil, on se doute que l’orge des rats fréquente des milieux peu recommandables. Cette petite graminée annuelle, bien que proche parente d’une céréale largement cultivée, s'accroche aux trottoirs malfamés. Piétinement intense, décombres, cailloux, gravillons, déjections en tout genre : rien ne lui fait peur.
On devrait avoir de la compassion pour cette plante modeste car elle verdit les espaces qui rebutent les snobs herbes des prés. C’est aussi une graminée qui amuse les enfants. Les longues barbes aux dents retroussées qui prolongent les glumes et les glumelles se prennent volontiers dans les pulls en laine. L’épi qui se détache de la tige, lorsque l’on tire dessus, devient une redoutable fléchette. A y regarder de plus près, les épillets de l'orge des rats sont toujours groupés par trois. Les deux latéraux sont cependant stériles. Seule la fleur centrale fertile donnera une graine.

Citronnelle ou vétiver ?

Aussi appelée verveine des Indes ou lemongrass, la citronnelle n'a rien à voir avec le citron, hormis l'odeur que cette plante dégage quand on froisse ses feuilles. Cette graminée, originaire du sud de l'Inde et du Sri Lanka, est largement utilisée pour ses propriétés gustatives et médicinales. C'est la base de la tige qui est utilisée en cuisine.
Autre herbe odorante originaire de la même région, le vétiver forme de larges touffes de feuilles vertes. La racine peut atteindre 3 m de profondeur. C'est elle que l'on distille pour produire une essence boisée, verte et aromatique, couramment utilisée dans les parfums masculins. D'où le fameux parfum Vétiver créé par Guerlain en 1959.

Le roi du gazon

Le ray-grass anglais est l’une des graminées les plus connues. C’est même une plante sur laquelle on marche quotidiennement sans y prêter attention. Sa résistance au piétinement en fait le champion incontesté des gazons et autres terrains de sport enherbés.
Son secret ? Un talent extrême pour former de nouvelles pousses à la base de la touffe. De fait, le ray-grass est l’une des dernières graminées à disparaître lorsque la pression de pâturage élimine toutes les autres herbes. Avec son limbe vert foncé et luisant dessous et ses gaines rouge violacé à la base de ses touffes compactes, le ray-grass anglais est facile à reconnaître. Ses épillets allongés, appliqués contre l’axe de l’inflorescence, forment un épi aplati assez massif. La grosse taille des fleurs en fait une espèce de choix pour commencer la détermination des graminées. On se familiarisera ainsi au vocabulaire et à la morphologie si particulière de ces belles herbes qu'on n'admire pas assez souvent.

Stéphane Hette et Frédéric Hendoux en vidéo au dernier Festival Salamandre

Les arbres aussi

Quand un botaniste pétillant rencontre un photographe esthète, cela peut donner de belles choses. Ainsi la complicité entre Frédéric Hendoux, pour les textes, et Stéphane Hette, pour les images, a-t-elle produit ces douze portraits d'herbes. Dans la même veine et en attendant un prochain ouvrage en 2019, ne manquez pas le beau livre Les arbres amoureux qu'ils ont signé l'automne dernier pour La Salamandre.

Découvrez la suite de notre dossier sur les graminées, les herbes essentielles.

Couverture de La Salamandre n°246

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 246
juin - juillet 2018
Article N° complet

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