Toucher les sommets

© Jérôme Gremaud

Du soleil toujours. Pour notre avant-dernière étape nous allons grimper dans la montagne jusqu’au-dessus des derniers arbres. Ici, l’été est aussi court que dans le Grand Nord. La végétation a des allures de toundra et les criquets résistent.

Avatar de Julien Perrot
- Mis à jour le
Article d'origine par

Après une longue et éprouvante ascension, vient l’heure du pique-nique. Devant nous, au-delà des derniers aroles rabougris, s’étend jusqu’à la crête une mosaïque de pelouses rases, de roches dénudées et de tapis mêlés d’airelles et de myrtilles. Nous avons bien mérité une sieste au soleil dans ce cadre magnifique.

De Sibérie

Ici comme dans la prairie de fauche, l’air vibre du chant des musiciens de l’herbe. La voix obsédante du plus bruyant d’entre eux vient des petites pelouses piquetées du plumet blanc des antennaires. Le mâle, car c’est lui qui se fait ainsi remarquer, présente d’étonnantes antennes en massue et surtout des tibias élargis en poire, arguments semble-t-il décisifs pour séduire les femelles. On dirait les biceps de Popeye miniaturisés à plus de 2000 mètres d’altitude.
Le gomphocère des alpages ou criquet de Sibérie n’a pas froid aux antennes. Ce rustique personnage est probablement arrivé chez nous durant les glaciations. Excellent voilier, il n’a eu aucune difficulté à coloniser tout l’arc alpin.
En haute montagne, les étés sont terriblement courts. Notre criquet s’en accommode grâce à un développement rapide : seulement quatre mues successives avant l’âge adulte, séparées l’une de l’autre par à peine dix jours. Mais c’est surtout son art de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier qui explique la spectaculaire abondance de cet insecte dans les prairies alpines.
Les œufs libérés les premiers par la neige éclosent extrêmement tôt. Ces larves précoces ont toutes les chances de boucler leur cycle durant l’été, aussi court soit-il. Si un retour de froid les anéantit, d’autres, qui ont eu la prudence d’attendre un peu pour éclore, assureront la survie de l’espèce. Précoces ou tardifs ? L’un dans l’autre, il y en a bien qui auront le temps de se reproduire…

D’Alaska

Plus rare, la miramelle des frimas est surtout beaucoup plus discrète parce qu’elle ne chante pas. Ce petit criquet à pattes rouges est, avec son record à 2920 mètres, le champion toutes catégories de l’altitude. Pas étonnant, car c’est l’une des rares espèces franchement allergiques à la chaleur. La bestiole fréquente les combes à neige humides et les pelouses battues par les vents. Rare en dessous de 2400 mètres, dépourvu d’ailes utilisables, ce montagnard vit isolé sur son sommet, incapable de traverser ne serait-ce qu’une vallée pour aller voir si c’est plus beau ailleurs.
Les scientifiques se perdent en conjectures sur l’origine de cette espèce étroitement apparentée à des criquets d’Alaska. Aurait-elle profité d’une période froide pour atteindre les Alpes ? Par le détroit de Béring ? Par le Groenland et le pont islandais ? Le mystère demeure entier.

Yersin, le musicien

Voici enfin la decticelle montagnarde, dernière curiosité du jour. Cette sauterelle trapue ne saute pas dans l’herbe, pas plus qu’elle ne se tient perchée au sommet des arbres. Incapable de voler, l’animal marche tranquillement dans la végétation ou joue au lézard sur un rocher couvert de lichens jaunes et noirs.
Cette curieuse sauterelle marcheuse a été découverte en 1858 au pied des Dents-de-Morcles par un entomologiste nommé Yersin, fils du médecin qui découvrit en Orient le bacille de la peste. Intendant des poudres à la place d’armes de Nyon, il consacrait ses week-ends à l’observation des insectes. Mort jeune, Yersin fils eut le temps d’étudier de près les musiciens de l’herbe et de développer une notation musicale complètement originale pour comparer et étudier leurs chants.
Fréquente dans les Alpes du Sud, la decticelle montagnarde est rare en Suisse, où elle atteint de justesse les Préalpes bernoises. Mais on la retrouve à plusieurs centaines de kilomètres de là dans les Alpes autrichiennes. Pour expliquer cette curieuse répartition, on pense que, chassée des Alpes centrales entièrement recouvertes de glace durant les périodes froides, elle a survécu de part et d’autre de ce désert inhospitalier dans des massifs refuges libres de glace.
Fort bien, mais il est temps maintenant de lever le nez : les marmottes nous sifflent…

Couverture de La Salamandre n°163

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 163
Août - Septembre 2004
Article N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir

Pour commenter sans créer de compte, il vous suffit de cliquer dans la case « nom » puis de cocher la case « je préfère publier en tant qu’invité ».