Torrents de traverse

L'Arve / © Stéfane Gautier / Naturimages

En aval de Genève, la loutre est enfin revue des deux côtés du Rhône. Réapparition ? Subsistance de quelques individus sur des cours d’eau isolés ? La génétique tranchera bientôt.

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De Genève à Lyon, la vallée du Rhône se glisse entre les Alpes et le Jura. Ici aussi, la loutre joue les bonnes surprises en précédant études et recensements. Démonstration en deux temps en Haute-Savoie puis sur l’Ain jurassien.

Suspense savoyard

En 2003, Lutra lutra est observée sur l’Arve, vers Chamo­nix. C’est la fin de vingt ans de doutes et de rumeurs à son sujet en Haute-Savoie. Depuis, on a constaté la présence de plusieurs individus dans la vallée. Mais alors, la bête aurait-elle toujours subsisté incognito au pays du Mont-Blanc ?
C’est une des questions à laquelle Gwenaël Jacob, de l’Université de Fribourg, souhaite répondre. Le spécialiste en génétique des populations va « étudier l’ADN mitochondrial d’individus tués au XXe siècle et conservés dans des musées. J’aimerais comprendre le rôle des cours d’eau et de la topographie dans les échanges historiques entre populations de loutres de l’est de la France et de Suisse. » Mieux, à partir de poils ou de crottes des loutres savoyardes actuelles, « je pourrai comparer les informations génétiques contemporaines avec celles des populations historiques ».

La loutre possède de nombreuses moustaches très visibles, un signe caractéristique. / © Niall Benvie / NATUREPL

Pour permettre de telles études, il faut parcourir sans cesse les berges à la recherche d’épreintes fraîches. Au Conservatoire d’espaces naturels de Haute-Savoie (ASTERS), Etienne Marlé et Florence Caty s’y attellent. « Nous espérons bientôt savoir si cette population est isolée et si les barrages et les vallées industrialisées sont des points noirs pour le déplacement des loutres et leur dispersion. On s’interroge aussi sur les ressources alimentaires dans ces eaux torrentielles pauvres en poissons. » Les chercheurs devraient pouvoir estimer le nombre d’individus, la part des mâles et des femelles, les liens avec leurs aïeux. En un mot, reconstituer toute leur histoire.

Décembre 2010 - Piste de loutre au bord d’un affluent de l’Ain, dans le Haut-Jura. A 9 km de la Suisse. / © Willy Guillet

Scoop jurassien

A 80 kilomètres de là, le 22 décembre 2010, dans le département du Jura, le naturaliste Willy Guillet se balade dans la neige tout près de chez lui. L’envie lui vient de remonter un petit affluent de l’Ain. « Je trouve très vite les traces d’un mammifère qui longe la rive sur quelques centaines de mètres et rentre dans l’eau trois fois. Le pied postérieur montre un talon allongé et bien marqué. Le pied avant est plus petit et arrondi, il ne marque souvent que 4 doigts. Ça correspond exactement à la loutre! » L’heureux Franc-Comtois prend des photos qui servent à confirmer la nouvelle. C’est la première preuve du passage du petit carnivore en Franche-Comté depuis 25 ans. Cette année-là, Noël est arrivé avec trois jours d’avance dans le Haut-Jura.
Et ce n’est pas tout. Car cette piste prometteuse est à moins de 10 km de la vallée de Joux, du versant suisse du Jura et donc du bassin du Rhin. Le ténébreux mustélidé a frôlé l’Helvétie par un chemin que personne n’avait prédit.

Couverture de La Salamandre n°219

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 219
Décembre 2013 - Janvier 2014
Article N° complet

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