Une fée entre nuit et jour

Mâle immature de sympétrum sanguin. Réserve naturelle de l’étang de Biguglia (Haute-Corse), le 4 août 2011 à 5 h 45. / © Antoine Leoncini

Insaisissable quand le soleil est au zénith, une libellule se laissent admirer de tout près au petit matin. Confidences d’un explorateur du bout de la nuit.

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4 h du matin, le réveil sonne. Il est l’heure de me lever. Sans perdre de temps, je me rends à la Réserve naturelle de l’étang de Biguglia, à quelques kilomètres au sud de Bastia. Je retrouve l’endroit judicieusement repéré la veille dans les 1800 hectares de cette zone humide. Ce champ enherbé est favorable le matin pour sa lumière rasante, ce qui sera du plus bel effet pour la séance à venir. Il ne me reste plus qu’à me lancer à la quête de mon sujet favori : les libellules. Je n’aurai que peu de temps pour les trouver et les immortaliser. Une fois le soleil levé, ces insectes prédateurs s’envoleront très vite pour chasser.

Je fouille pour trouver ma fée parmi la végétation.

Le terrain où je me trouve est détrempé et couvert d’herbes hautes. Pour un odonate, l’endroit idéal pour passer la nuit. J’avance lentement, une lampe à la main. Je fouille pour trouver ma fée parmi la végétation. Des centaines de moustiques tournoient incessamment autour de ma tête. Il faut être minutieux, bien regarder à ses pieds pour éviter de piétiner la multitude d’insectes encore endormis et en particulier les libellules. Le soir, elles se posent sur les joncs et les laîches, puis descendent douce­ment au ras du sol pour échapper aux prédateurs.

Le moindre mouvement brusque serait détecté par ses yeux géants d’alien.

Au fur et à mesure de ma progression, des agrions prennent leur envol. Puis, quelques mètres plus loin, une plus grosse libellule décolle et se repose aussitôt dans les herbes. Le soleil n’est pas encore arrivé qu’elles volent déjà… un signe que la nuit corse a été belle et chaude. Après avoir repéré le lieu où l’insecte s’est posé, je m’avance doucement par-derrière pour éviter de le faire fuir. Le moindre mouvement brusque serait détecté par ses yeux géants d’alien. En m’approchant, je remarque que son support n’est pas très esthétique. J’abandonne pour l’instant mon but, je pose l’appareil photo et avance encore un peu pour déterminer son identité. Pattes noires, abdomen jaunâtre… Bzzz ! Elle s’envole. J’ai juste eu le temps de m’imprégner de ses caractéristiques. Puis le nom de l’odonate surgit dans ma tête : c’est un sympétrum sanguin, évidemment! Et plus exactement une femelle.

Dans mon viseur, le sympétrum trône à la frontière entre nuit et jour.

Coup de chance, cette fois-ci la libellule s’est posée à découvert. Le perchoir est parfait pour la prise de vue. Je respire calmement et me concentre sur mes moindres mouvements. Je bouge doucement et très lentement, je colle l’œil au reflex. A cet instant précis, le soleil commence à inonder l’arrière-plan. Dans mon viseur, le sympétrum trône à la frontière entre nuit et jour. Je m’assure qu’aucun élément ne perturbe le cadre et je procède aux derniers réglages, conscient que cette scène féerique ne va pas durer longtemps. Tout est maintenant prêt. Je retiens ma respiration, j’appuie sur le déclencheur.
Il est 5 h 45. Je poursuis un moment ma quête sans autres succès. Puis, le soleil gagne en puissance et écrase les dernières lueurs de l’aube. Je serai à la maison pour le petit-déjeuner.

Propos recueillis par Alessandro Staehli

Belles et féroces

Insectes emblématiques des zones humides, les libellules colorées animent les journées ensoleillées d’été avec leurs acrobaties aériennes remarquables. Mais qui sont-elles ? Libellules et demoiselles appartiennent aux odonates, un ordre dont les ancêtres sont apparus il y a 340 millions d’années environ. Leurs larves mènent une vie aquatique, c’est pourquoi les adultes s’observent surtout près des étangs ou le long des cours d’eau. Derrière leur aspect gracieux se cache un instinct de chasseur. Dotés d’une vue perçante, crocothémis et compagnie sont en effet des prédateurs de moustiques et d’autres arthropodes. Ils sont capables de battre les ailes antérieures et postérieures indépendamment, ce qui leur permet d’effectuer des figures impensables pour d’autres insectes.

Thermostat volant

Commun dans une grande partie de l’Europe, le sympétrum sanguin habite tous types de milieux humides riches en végétation. En revanche, il n’apprécie pas les eaux courantes ou les mares acides des tourbières. La femelle pond les œufs dans les herbes ou sur la rive asséchée d’un plan d’eau. Les larves aquatiques muent neuf à treize fois et leur développement jusqu’au stade adulte dure six à dix semaines. Le pic annuel de la période de vol se situe au mois d’août.
Rouge-brun sombre le matin, le mâle du sympétrum sanguin change de couleur si le soleil tape fort : il devient alors rouge écarlate. Cette coloration plus claire réfléchit mieux les rayons solaires et éviterait donc le risque de surchauffe. Pour réguler sa température corporelle, cette libellule adopte aussi une posture typique :elle dirige son abdomen vers le bas en réduisant la surface exposée à la lumière.

Une libellule sort de l'aube

Antoine Leoncini

Antoine Leoncini

http://antoineleoncini.com

  • 1985 Naissance à Bastia (Haute-Corse)
  • 2001 Etudes ONF
  • 2011 Première photo sélectionnée au festival de Namur
  • 2012 Photographe professionnel
  • 2013 Sélectionné au concours AVES
Couverture de La Salamandre n°229

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 229
Août - Septembre 2015
Article N° complet

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