Signal d’alerte pour les écrevisses

Ecrevisse signal ou écrevisse de Californie, Pacifastacus leniusculus / © Rèmi Masson / Biosphoto

De nuit et sous l'eau, l'écrevisse signal continue sa conquête des lacs et des rivières suisses. A cause d'elle, la plus grande population d'écrevisses indigènes du pays serait sur le point de disparaître.

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Les écrevisses helvétiques sont mal en point. Cela fait des millénaires que ces crustacés peuplent lacs et cours d'eau. Mais, depuis une trentaine d'années environ, leurs effectifs chutent inexorablement à cause de la dégradation des habitats et de l'arrivée des espèces exotiques. En 2011, pour tenter de stopper ce déclin, la Confédération a adopté un plan d'action. Qu'à cela ne tienne! Trois ans plus tard, la redoutable écrevisse signal d'origine américaine continue son expansion dans les eaux helvétiques en défiant les mesures prises à l'échelle nationale. Cette progression inquiète les experts et met en sérieuse difficulté la faune astacicole autochtone.

L'algue qui amène la mort

En Suisse, seulement trois des sept écrevisses actuellement présentes sont indigènes : l'écrevisse à pattes blanches, l'écrevisse à pattes rouges et l'écrevisse des torrents. Cette minorité est menacée par les nouvelles venues, dont l'écrevisse signal. « En plus d'être très compétitive et prolifique, Pacifastacus leniusculus est porteuse de l'aphanomycose. Aussi appelée peste de l'écrevisse, cette maladie provoquée par une algue s'avère mortelle pour les espèces locales » , s'alarme Pascal Stucki, biologiste du bureau d'étude Aquabug. L'écrevisse invasive a d'abord été introduite en Suède dans les années 1960, à des fins culinaires. « Présente en Suisse depuis 1986, la signal est désormais observée dans le Léman. Capable de s'adapter aux eaux courantes, elle est en train de remonter les affluents du lac » , explique le spécialiste. Et elle a récemment été signalée dans le lac de Neuchâtel, près de Grandson.
Les conséquences de l'arrivée de l'écrevisse signal dans les cours d'eau sont dramatiques. C'est simple. Quand elle débarque, la concurrence pour les indigènes est trop forte, et elles disparaissent. « C'est le cas de la Lucelle, dans le canton du Jura. Le ruisseau abritait probablement la plus grande population d'écrevisses à pattes blanches du nord de l'Europe. En tout cas jusqu'à ce printemps... » observe Pascal Stucki. Après avoir remonté la Birse, le crustacé états-unien aurait contaminé l'affluent cet été en condamnant probablement toutes les écrevisses locales !

© Pascal Stucki

Le dernier rempart

Cette aggravation de la situation est un coup dur pour le plan d'action de l'Office fédéral de l'environnement. Malgré des campagnes d'éradication entreprises dès 2011, l'écrevisse signal n'a fait que se répandre. La volonté justifiée de favoriser la libre circulation des poissons dans les rivières aurait sa part de responsabilité. « La réalisation de passes pour permettre la migration de la truite et du saumon a aussi facilité la progression des écrevisses exotiques » , souligne Pascal Stucki. Mais ce conflit d'intérêts demande à être analysé au cas par cas.
Pour commencer, il serait prudent d'étudier la situation avant de supprimer les seuils jusque dans les plus petits affluents. Les verrous encore présents constituent la dernière ligne de défense des têtes des bassins versants de l'invasion des américaines. Car c'est là-haut, dans quelques ruisseaux, que les dernières populations d'écrevisses à pattes blanches subsistent encore.

Ils en pincent pour l'exotique

Avec l'arrivée des écrevisses du Nouveau Monde, la biomasse totale des grands crustacés a nettement augmenté dans les plans d'eau helvétiques. Initialement ignorées par les poissons et les oiseaux, les écrevisses nouvelles venues font maintenant partie intégrante de leur régime alimentaire. Sur le Léman, il n'est pas rare d'observer un grèbe huppé pêcher d'imposantes écrevisses signal ! Les proies se sont aussi adaptées, en devenant encore plus prudentes et discrètes. Malheureusement, la pression de prédation n'est pas suffisante pour contenir les effectifs d'écrevisses américaines en pleine explosion.

© Eddie Deane

Discrets pieds pâles

A la fin de la dernière glaciation, l'écrevisse à pattes blanches est revenue en Suisse depuis l'ouest. Aujourd'hui, 10'000 ans plus tard, ce décapode d'une taille de 12 cm s'observe surtout dans les eaux courantes non polluées jusqu'à une altitude de 1400 m en Valais ou de .1800 m. dans les Grisons. Austropotamobius pallipes passe souvent inaperçue. Elle mange ses mues pour récupérer le calcium et ne laisse donc aucune trace de sa présence. Crépusculaire et nocturne, l'espèce peut d'ailleurs coloniser des cours d'eau d'à peine un mètre de large , peu fréquentés même par les pêcheurs et difficiles à inspecter de manière exhaustive. D'après le Centre suisse de cartographie de la faune, seulement .450 sites. environ étaient encore occupés entre 2000 et 2010 par Austropotamobius pallipes . Combien en reste-t-il aujourd'hui? 20 de ces.populations. constituent des réservoirs suffisamment importants pour qu'on puisse y prélever des individus pour des réintroductions.

© Pascal Stucki
Couverture de La Salamandre n°219

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 219
Décembre 2013 - Janvier 2014
Article N° complet

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