Dix mille fleurs pour les tourbières

Saxifrage œil-de-bouc / © Julien Guyonneau (CBNFC-ORI)

La saxifrage œil-de-bouc ne fleurit plus que dans un seul marais de France. Des botanistes veulent la replanter en grand nombre dans le massif jurassien.

Avatar de Jean-Philippe Paul
- Mis à jour le
Article d'origine par

Il n’en restait que six pieds en fleur en 2016, les seuls de tout le pays. La dernière population de saxifrage œil-de-bouc, jolie fleur d’or poudrée d’orange, fond comme neige au soleil dans les marais de Franche-Comté. «On comptait encore 300 fleurs sur ce site il y a dix ans», se souvient Julien Guyonneau, le référent du Conservatoire botanique national de Franche-Comté. Au XXe siècle, la belle des marais occupait quasiment toute la haute chaîne du Jura. Aujourd’hui, en dehors du Jura vaudois, en Suisse, les stations les plus proches se trouvent en Ecosse et en Pologne.

«Nous voulons introduire mille pieds par an pendant 10 ans.»

Mais que s’est-il passé ? La liste des dangers qui ont décimé la plante a un air de déjà-vu : détérioration des milieux par l’agriculture et l’urbanisation, changement climatique, isolement génétique… La moins avouable des causes de déclin a un accent d’amertume dans la bouche du scientifique : «Même les botanistes qui l’ont beaucoup ramassée pendant des décennies pour leurs herbiers ont une part de responsabilité…»

Dix mille saxifrages oeil-de-bouc pour les tourbières - La Salamandre

© Julien Guyonneau (CBNFC-ORI)

Alors, que faire ? Le plan national d’actions 2012-2016 animé par le Conservatoire prévoit une mesure simple et extraordinaire à la fois : replanter une multitude de saxifrages dans leur milieu. Dans ce but, le jardin botanique de Besançon expérimente la culture de plants depuis plusieurs années. Ce printemps, c’est la phase test et l’acclimatation dans un jardin d’altitude. Puis dans quelques semaines viendra l’implantation concrète dans le bassin du Drugeon (Doubs) et dans la haute vallée de l’Orbe (Jura). «Si ces essais sont concluants, nous avons l’ambition d’apporter mille pieds par an pendant 10 ans sur des sites où l’espèce a disparu mais aussi dans de nouvelles localités favorables» , s’enthousiasme l’expert botaniste.

Dix mille saxifrages oeil-de-bouc pour les tourbières - La Salamandre

© Julien Guyonneau (CBNFC-ORI)

Julien Guyonneau veut y croire… à condition que le changement climatique ne soit pas trop marqué dans ces habitats de moyenne montagne. Car la rare saxifrage est une hypersensible qui s’épanouit au milieu des mousses qui la protègent de l’inondation comme de la sécheresse. Une variation inappropriée du niveau d’eau et hop, elle s’efface.

De plus, il est impératif que les collectivités fassent leur part en corrigeant durablement les problèmes de drainage agricole et d’évacuation des eaux usées. Toutes les saxifrages poussant à Frasne, dans le Doubs, ont été anéanties en 2007 par un simple ruissellement polluant venu du village.

En refleurissant les marais tourbeux de milliers de saxifrages, les botanistes sont les gardiens d’un patrimoine jurassien commun venu tout droit de l’âge de glace.

Lire aussi, le Jura suisse à la pointe dans la protection des saxifrages.

Couverture de La Salamandre n°239

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 239
Avril - Mai 2017
Article N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir