Le retour d’une ombre

La loutre d'Europe pointe de nouveau sa jolie frimousse dans des contrées qu'elle avait désertées. Franchira-t-elle les Alpes ? / © Stephane Raimond (image prise en milieu naturel)

On a voulu lui faire la peau au XXe siècle. Aujourd'hui, la loutre d'Europe refait surface. Un plan national a été mis en place en France dès 2010. A mi-parcours, mise au point avec l'animatrice de ce projet collectif.

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Rachel Kuhn, animatrice du Plan national d'actions en faveur de la loutre d'Europe. Elle travaille à la Société française pour l'étude et la protection des mammifères, à Bourges, dans le Cher (18).

Rachel Kuhn, pourquoi un tel plan de protection de la loutre ?

Ces actions sont vitales car la loutre se reproduit lentement et demeure vulnérable. Elle renaît d’une période sombre et bien qu'on ne la chasse plus pour la détruire ni pour sa fourrure, des dangers contemporains sont apparus.

En termes d'effectifs, combien en reste-t-il en France ?

On l'ignore. On évalue les populations sur de petites zones, notamment grâce aux analyses génétiques de ses crottes appelées épreintes. Il est toutefois impossible d’extrapoler ces résultats à l’échelle d’un vaste pays comme la France. On peut dire qu'au moins dix mille animaux adultes vivent encore entre les régions côtières atlantiques, les Pyrénées et le Massif central.

Ce plan national d'actions, kézako ?

Il s’agit d’une politique quinquennale du Ministère français en charge de l’Ecologie qui définit la meilleure façon de conserver cette espèce et les actions concrètes à mettre en œuvre ou à poursuivre localement. Il se terminera en 2015.

Votre rôle dans cette mission ?

Pilotage et valorisation en quelque sorte. Je m’occupe de la coordination nationale du projet et des personnes qui œuvrent pour sa réussite. La recherche de financements fait aussi partie de mon mandat.

Quelles sont les priorités pour ce mammifère semi-aquatique ?

Réduire la mortalité routière par exemple. Des dizaines de loutres se font écraser chaque année et il faut aménager ou conserver des corridors biologiques. La protection des milieux aquatiques reste également un enjeu majeur pour cet animal comme pour l'ensemble de la biodiversité qu’ils abritent.

A mi-parcours, comment analysez-vous le chemin parcouru ?

Tout cela est long à initier et peu de résultats sont encore visibles. La plupart des actions sont bien lancées et les organisations locales se révèlent dynamiques en dépit des moyens limités. Le plan a déjà permis de réunir toutes les énergies disponibles pour avancer. C’était un des grands enjeux.

On a envie d'être optimiste !

La loutre est en pleine reconquête mais les régions qu’elle avait abandonnées sont toujours soumises à de fortes pressions humaines : agriculture intensive, villes, réseau routier important, pollution de l’eau. L’application de la loi sur l’eau et la construction de passages à loutres sous les routes sont des mesures qui profitent au mustélidé. Suffiront-elles pour que l’espèce conserve son élan ? En tous les cas, il lui faut des espaces naturels pour l’accueillir durablement.

Ce carnivore mange du poisson. Cela ne doit pas plaire à tout le monde...

La coexistence est plutôt pacifique avec le monde de la pêche de loisir. Par contre, les pisciculteurs sont inquiets de la voir regagner du terrain, d’autant plus qu’ils subissent déjà la présence du grand cormoran. Informer et écouter cette profession est une priorité du projet. Les loutres ne se réunissent pas « par dizaines pour vider des étangs », comme certains le scandent. Néanmoins, il est vrai qu’elles peuvent poser problème là où le poisson est concentré. La salmoniculture est particulièrement exposée. Nous souhaitons apporter aide et conseils techniques à cette profession pour trouver les moyens de la cohabitation.

La loutre semble progresser vers la vallée du Rhône, les Alpes, le Jura...

Elle est en bonne santé dans le Massif central et des subadultes pionniers partent à la conquête de nouveaux territoires. Ils peuvent parcourir plusieurs dizaines de kilomètres ! Les loutres actuellement un peu isolées dans le nord des Alpes françaises suscitent des interrogations. Sont-elles revenues récemment ou n’avaient-elles jamais totalement disparu ? Une étude génétique est menée actuellement par l’Université de Fribourg en collaboration avec la LPO Rhône-Alpes pour éclaircir le mystère.

Son retour naturel en Suisse paraissait impossible il y a quelques années. Qu’en est-il aujourd’hui ?

C’est désormais tout à fait envisageable, sans néanmoins pouvoir dire combien de temps cela prendra. La loutre est aujourd’hui présente dans les Alpes françaises et autrichiennes avec des populations clairsemées. La Suisse reste au cœur de la zone abandonnée par l'espèce au siècle dernier. Elle représente en ce sens un enjeu fort de reconnexion entre les populations de l’ouest et celles de l’est de l’Europe.

Plus d'infos

Le Plan national d'actions Loutre

La Loutre d'Europe dans l' Encyclopédie des carnivores de France, R. Kuhn et H. Jacques

La loutre, R. Rosoux et MdN. de Bellefroid, éd. Artémis, 63 p., à dégoter d'occasion

Notre dossier complet sur la loutre. Vous verrez que l'animal progresse, avec lenteur mais plein d'espoir.

Couverture de La Salamandre n°214

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 214
Février - Mars 2013
Article N° complet

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