Hêtres aux premières loges

Qui veut trouver des chouettes doit chercher des trous de pics. Telle est la clé du nouveau film de Vincent Chabloz, une ode aux forêts préservées.

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L’anecdote remonte à 1982. Pourtant, quand Vincent Chabloz en parle, c'est comme si c'était hier. A cette époque, l’adolescent de 14 ans croise dans un livre le regard fulgurant d'une petite chouette au nom étrange de Tengmalm. Coup de foudre. « Je me suis juré que je la trouverais ! »
Pour tenir sa promesse, le jeune Morgien sillonne les pistes forestières du Jura vaudois sur son vélomoteur. Il a lu que l'oiseau mystérieux niche dans des chambres creusées par le grand pic noir dans des fûts de hêtre. Alors, Vincent scrute les troncs, il s'use les yeux à chercher ces cavités si précieuses pour les chouettes comme pour les martres, les pigeons colombins, les chauves-souris ou les innombrables insectes dont c'est l'habitat exclusif.

Je suis arrivé jusqu'ici en remontant pas à pas les sentiers, puis simplement guidé par un appel à travers les arbres, l'arrivée ténue du printemps.

Pouponnières en creux

La forêt est vaste et ses mystères insondables. « Mais plus c'est difficile, plus je m'accroche. » Trois ans de recherches s'écoulent avant que Vincent Chabloz trouve une première loge habitée par de jeunes chouettes de Tengmalm. Ce jour de fête, le jeune homme se laisse ensorceler par les yeux jaunes des poussins qui l'observent par le trou du nid. La passion redouble. Bientôt, Vincent s'associe à ceux qui suivent amoureusement cet oiseau peu connu. Lui aussi pose des nichoirs, participe à des études en baguant les jeunes et contrôle des centaines de cavités potentielles chaque printemps.
Aujourd'hui tapissier décorateur et cinéaste animalier, le Vaudois continue d'arpenter les forêts de montagne. Dans le Jura toujours, mais aussi dans les Alpes. Après 7 ans de tournage, son dernier 52 minutes a été inspiré par ce rituel printanier à la recherche des petites chouettes forestières.

Premières loges se veut comme un voyage intérieur à la rencontre de toutes les vies qui gravitent autour des arbres à cavités. Ce documentaire sensible rappelle combien il est important de préserver de grands et vieux arbres en forêt. Surtout les plus précieux d'entre eux, ceux que le bec des pics a transformés en pouponnières.

9 : C'est le nombre de rapaces nocturnes nicheurs chez nous : quatre hiboux, quatre chouettes et enfin l'effraie des clochers, classée à part en raison de nombreuses particularités. Malgré leur tête ronde et de grands yeux qui leur donnent un aspect sympathique, les espèces qui vivent près de l'homme ont longtemps souffert de persécutions. Comme tous les
animaux associés à la nuit, on les prenait pour des fantômes malfaisants. Triste gâchis quand on pense qu'un seul couple d'effraies débarrasse les champs environnants de 6000 à 10 000 rongeurs par an.

© David Allemand

Agent immobilier no 1

Imposant par sa taille et la puissance de son bec, le pic noir niche dans une chambre creusée dans le tronc d'un grand hêtre ou d'un conifère. L'excavation d'une loge représente pour le mâle plusieurs semaines de travail acharné. Voilà pourquoi elle est souvent rénovée à coups de bec et réutilisée de nombreuses années. Comme chaque couple règne sur 300 à 500 hectares de forêt, ces cavités sont rares et recherchées : une multitude d’animaux différents s'y succèdent pendant des décennies. Parmi eux, 18 espèces d'oiseaux dont la discrète chouette de Tengmalm.

© David Allemand

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Abondant dans tous les types de boisements forestiers, même les monocultures les plus sinistres, le pic épeiche creuse des loges plus petites que le pic noir. Ces cavités également plébiscitées par de nombreux autres animaux servent par exemple à la sittelle torchepot, à la mésange huppée ou parfois à la chevêchette, leur prédatrice.

© David Allemand

Agent immobilier no 3

Le pic tridactyle est extrêmement rare parce qu'il a besoin de forêts de conifères qui évoluent sans intervention humaine. Après un incendie, un ouragan ou une invasion de coléoptères, cet oiseau nettoie systématiquement les troncs des arbres moribonds de tous les parasites. De même taille que celles de l'épeiche, ses loges sont aussi prisées par la chevêchette.

© Vincent Chabloz

... et rabat-joie

Redoutable varappeuse, la martre au corps souple grimpe aux arbres et s'installe volontiers dans des troncs devenus creux par la réunion de plusieurs loges de pic noir. Au sol, ce mustélidé chasse mulots et campagnols. En hauteur, il fait la tournée des nids et des cavités pour dévorer œufs et jeunes oiseaux. C'est l'ennemi public numéro un pour la chouette de Tengmalm.

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Couverture de La Salamandre n°245

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 245
avril - mai 2018
N° complet

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