Passeport pour l’Helvétie

Steingletscher / © Alessandro Staehli

La loutre a disparu de Suisse il y a 25 ans. On pensait qu’elle ne reviendrait jamais. La voici pourtant qui pointe le bout de son nez...

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Première étape de ce voyage sur les traces d’un animal ultra-discret dans le château d’eau de l’Europe. C’est en effet dans les montagnes de Suisse que le Rhône, le Rhin, et l’Inn, important affluent du Danube, prennent leur source. Un paradis pour la loutre ?
Pas vraiment. La bête a laissé sa dernière trace en 1989 sur la rive sud du lac de Neuchâtel. L’année suivante, le Groupe Loutre Suisse publie un rapport lapidaire, La fin de la loutre en Suisse . Son auteur, Darius Weber, stoppe toute velléité de réintroduction du mammifère amphibie dans les eaux helvétiques. Sous leur pureté de carte postale, celles-ci cacheraient en effet certains poisons chlorés en doses incompatibles avec la survie du mustélidé. La nouvelle jette un froid au-delà des frontières et résonne comme un terrible échec dans le monde de la protection de la nature.

A l’ouest, du nouveau

Pourtant, au tournant du millénaire, la donne change. Non seulement le déclin européen de la loutre se stabilise mais surtout, sur la côte atlantique française et dans l’immense Massif central, elle gagne du terrain. En Suisse, à 200 kilomètres des populations les plus proches, on ne s’emballe pas encore mais on anticipe. Les biologistes s’organisent avec pour tâche de « préparer l’accueil de l’espèce, aussi bien au niveau des milieux naturels que de l’opinion publique », souligne Marcel Jacquat, de l’association Pro Lutra.

La loutre dans son élément. / © Alex Hyde / NATUREPL

Elle repassera par là

Vingt ans après les conclusions implacables de 1990, Carmen Cianfrani, de l’Université de Lausanne, repose la question du retour du carnivore amphibie en Suisse. Elle ausculte les paysages à loutres et les corridors possibles entre ceux-ci. Son étude montre que « 21% des habitats susceptibles d’accueillir la loutre en Suisse sont favorables et connectés » . Mais notre plantigrade d’eau douce ne vole pas. Il devra arriver à pied ou à la nage depuis les pays voisins. Selon la spécialiste, les portes d’entrée possibles sont au nombre de trois.
La voie du nord, en remontant le Rhin, est peu probable malgré la réintroduction controversée de six loutres en Alsace il y a 15 ans. Par l’est ? Les zones frontalières autrichiennes ne sont pas occupées et l’arrivée du mustélidé par le bassin de l’Inn n’est qu’une possibilité à long terme. C’est de l’ouest et de France que vient l’espoir le plus sérieux. « Le bassin du Rhône devrait être le premier à être recolonisé et, de là, la loutre pourrait facilement atteindre le bassin de l’Aar. » Telle est la réjouissante « prophétie » modélisée par Carmen Cianfrani.

07 décembre 2009 - Loutre détectée par une caméra de surveillance d’une échelle à poissons. Barrage de Reichenau à Ems (Grisons). / © goo.gl/cEMz73

Surprises à répétition

Or voici que le 7 décembre 2009, une caméra installée sur une passe à poissons du barrage de Reichenau, dans le canton des Grisons, enregistre furtivement un mammifère aquatique poursuivant une truite. Une loutre en flagrant délit! Nous sommes à plusieurs dizaines de kilomètres des premières populations autrichiennes. La bête se serait-elle échappée d’un élevage ? Aurait-elle subsisté dans la région ? Mystère. En tout cas, 20 ans après son extinction officielle de Suisse, la loutre sauvage refait surface sur grand écran.

décembre 2011 - Premières traces de loutre depuis sa disparition de Suisse. Alpes valaisannes. / © Anonyme

Deux ans plus tard, un jour de décembre 2011, un détective naturaliste débusque enfin dans la neige des empreintes de loutre sauvage en Suisse. Cette fois-ci, nous sommes à deux pas de la France. Le bassin du Rhône a donc tenu ses promesses ! Après l’émotion, notre heureux découvreur s’interroge sur l’opportunité d’annoncer son scoop. « Il faut laisser la fée de l’onde revenir en douceur, à son rythme, et ne pas trop l’ébruiter. » Il décide alors de maintenir secrets le lieu de sa découverte tout comme sa propre identité.
Qui sait, faudrait-il craindre des réactions négatives au retour de ce très bel animal ? En attendant, allons voir ce qu’il en est en France le long du Rhône après Genève.

Couverture de La Salamandre n°219

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 219
Décembre 2013 - Janvier 2014
Article N° complet

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