Séduire pour conclure : l’interview intégrale

La séduction est présente partout dans la nature. / © Bambizoe

La Salamandre publie Séduire comme une biche ou comment trouver le bon partenaire. Ce livre inédit met en perspective la séduction animale et humaine. En bonus de notre dossier 10 rendez-vous, zéro tabou de La Salamandre n° 242, retrouvez l'nterview intégrale de Jean-Baptiste de Panafieu, un des auteurs spécialisé en sciences naturelles.

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Jean-Baptiste de Panafieu

Jean-Baptiste de Panafieu. Auteur, professeur agrégé en sciences naturelles et spécialiste en biologie. Il réalise également des documentaires pour la télévision, conçoit des expositions et donne des conférences

Jean-Baptiste de Panafieu, vous avez consulté des centaines d’études sur la séduction. Est-elle présente partout dans la nature?

La séduction est un phénomène très général, même si certaines espèces se passent de charme, comme l’oursin par exemple qui lâche au hasard ses spermatozoïdes et ses ovules en mer (> Leçon N°7). Mâle et femelles n’ont donc même pas besoin de se rencontrer pour procréer.

Il n’empêche que beaucoup d’animaux se séduisent. Et pas seulement les oiseaux ou les mammifères, mais aussi des espèces plus inattendues comme les insectes, les scorpions ou encore certains vers.

La séduction intervient, dans le cas de la reproduction sexuée, comme un mécanisme permettant au mâle et à la femelle de s’attirer mutuellement.

Votre livre s’intitule Séduire comme une biche. Une biche séduit-elle vraiment son partenaire?

Chez la biche, séduire est un peu compliqué, car elle fait partie d’un harem (> Leçon N°3). On peut imaginer que le cerf a ses préférences et que la biche va essayer de le séduire pour obtenir ses faveurs. Mais, est-elle elle-même sous le charme? Il semble qu’elle recherche les grands harems sans trop connaître le mâle qui le domine. Les comportements d’attirance ne sont pas faciles à voir chez les animaux et on est souvent obligé d’interpréter les choses. Je crois que c’est plutôt nous qui aimerions voir la belle hypnotiser le cerf avec ses grands yeux. En fait, elle nous fait penser et rêver à notre propre jeu de séduction. C’est en cela que la comparaison avec le modèle animal est intéressant.

Les deux partenaires se choisissent-ils vraiment?

Dans beaucoup de cas, la femelle passe en revue les mâles de son entourage et choisit celui qu’elle préfère. La séduction est très importante dans l’évolution des espèces.

A l’époque où Darwin a avancé sa théorie de l’évolution, l’idée que les femelles pouvaient produire des changements par leur choix était considérée comme invraisemblable, alors qu’on attribuait une influence aux combats entre mâles. Aujourd’hui, on accorde autant d’importance à l’un qu’à l’autre.

Le livre parle aussi de la séduction chez les humains. En quoi homme et animal se ressemblent ou diffèrent?

La comparaison est vraiment la thématique de fond du livre. Il y a cette idée que nous sommes des animaux avec des comportements naturels souvent masqués par notre culture. Nous sommes très particuliers, mais il est intéressant de voir ce qu’il y a encore d’animal en nous et comment cela s’interpénètre avec notre culture. Nous avons souvent tendance à considérer comme culturels, des éléments qui, en fait, sont de nature animale et inversement. Ainsi, si le maquillage est culturellement variable, il pourrait être aussi un moyen universel d’accentuer certaines caractéristiques naturellement séduisantes.

Un chapitre est consacré à la conversation. La parole est-elle ce qui nous distingue le plus de l’animal?

Oui, c’est probablement une des différences les plus importantes. Si beaucoup d’animaux émettent des chants ou des sons, il n’y a rien dans le monde animal qui ressemble vraiment à la parole humaine.

Pourtant, la différence la plus importante entre eux et nous est un peu ailleurs. La plupart des animaux suivent des règles strictes, génétiques ou sociales. Nous, nous avons le choix de dépasser notre propre nature. Nous pouvons choisir d’aller au-delà de ce qu’elle nous dicterait. Nous appartenons à une espèce très proche des chimpanzés et des bonobos, deux espèces qui vivent selon des règles différentes, notamment en ce qui concerne les comportements sexuels. Même eux, nos plus proches cousins, n’ont pas vraiment le choix.

Il faut tout de même prendre conscience que nous ne comprenons pas tout ce qui se passe lorsque nous observons un comportement de séduction chez des animaux. Nous sommes limités par notre propre nature. Ainsi, nous ne percevons pas ou peu les odeurs, les phéromones ou même certaines couleurs. Par exemple, chez la mésange bleue, le mâle et la femelle n’ont en réalité pas la même couleur mais nous ne le distinguons pas car ces différences se situent au niveau des ultraviolets, hors de notre spectre visuel.

Dans la préface de l’ouvrage, Boris Cyrulnik affirme que sans séduction, la reproduction ne serait qu’un rapport de force. Serait-elle finalement une forme élégante de prédation pour se survivre à soi-même?

La séduction est un moyen d’éviter la prédation. Chez beaucoup d’animaux le rapprochement est compliqué parce qu’ils n’ont pas l’habitude de se côtoyer. La plupart du temps, ils tendent à s’éviter ou à se traiter mutuellement comme des proies. Se charmer est un moyen de considérer l’autre comme faisant partie de son espèce et d’aller plus loin si affinités.

Chez les araignées, ce comportement est très courant: le mâle séduit la femelle pour bien lui montrer qu’il n’est pas un repas, mais bien un partenaire potentiel. Chez les mammifères, la rencontre entre le lion et la lionne par exemple est souvent assez violente. La séduction permet de dépasser l’agressivité jusqu’au moment où la femelle accepte le rapprochement intime. Il y a aussi quelques cas où le mâle se jette sur la femelle et tente l’accouplement sans aucun préliminaire, comme chez le canard ou le lion de mer par exemple.

Le livre témoigne d’une grande diversité de modes de séduction. Certains sont-ils inattendus?

Il y a ceux auxquels on ne pense pas a priori. On connait tous les chants de séduction, les tenues extrêmement colorées ou les ornements. En revanche, on pense moins aux émissions de lumière pour attirer son conjoint. C’est le cas des lucioles. Chez elles, la femelle et parfois le mâle, émettent de la lumière. Il y a séduction par l’intensité ou par le rythme d’émission des éclats lumineux.

Comment expliquer que chez les araignées, l’amant finit souvent mangé par sa belle?

Parfois la femelle dévore le mâle avant même qu’il ait pu s’accoupler avec elle. Il s’agit là d’un dévoiement de mécanismes naturels: la femelle a faim et elle se jette sur n’importe qui, y compris les membres de sa propre espèce. Cependant, si le mâle signifie qu’il est là pour autre chose, il peut éviter cette fin tragique. La femelle laisse volontiers vivre l’individu qui lui envoie les bons signaux.

Il y a également les séducteurs qui apportent un cadeau, justement pour éviter de se faire manger.

C’est très courant en effet. Des insectes, comme des araignées ou encore les mouches scorpions qui ressemblent à des moustiques, offrent des proies pour ne pas finir dévorés. Certaines étrennes sont présentées dans un emballage et il arrive parfois que le paquet soit vide. Le temps que la femelle s’en rende compte, le mâle aura déjà pu s’accoupler.

Dans d’autres cas, les présents sont piégés et visent à écarter les autres prétendants. Je pense, par exemple, au cadeau imprégné de substances qui font fuir les concurrents ou leur font croire que la femelle est un mâle. Comme chez les humains, il y a aussi des présents médiocres, car les animaux ont aussi tendance à penser que c’est le geste qui compte. Alors que bien souvent, c’est faux comme le révèle Jean-François Marmion, spécialiste en psychologie et co-auteur de l’ouvrage.

Dans la nature, encore plus que chez les humains, on pourrait penser que c’est d’abord le physique qui compte. D’autres qualités, comme l’intelligence ou la générosité, ont-elles une place?

Si on se réfère à l’attrait pour la beauté physique, les animaux sont très proches de l’être l’humain. Mais d’autres qualités ont leur importance. Chez certains oiseaux, la femelle est attentive aux comportements qui montrent l’attention qu’un mâle peut avoir pour les petits. Les lagopèdes à queue blanche sont, par exemple, sensibles à ce que les pères surveillent les alentours des nids pour alerter d’un éventuel prédateur. Cette attention pour le groupe de femelles séduit ces dames. D’autres femelles apprécient les présents alimentaires, car ils prouvent la capacité masculine à trouver de la nourriture. Chez certains oiseaux, le nombre de petits dépend directement de la qualité du cadeau offert. La femelle adapte le nombre d’œufs qu’elle va pondre à la taille de l’offrande reçue.

Dans le règne animal, la richesse peut-elle également avoir une influence dans le choix de son partenaire?

La fortune, chez les animaux, se mesure souvent à la taille de leur territoire. Pour de nombreuses espèces, cette surface représente un espace exclusif dans lequel aucun autre mâle ne peut entrer. C’est le cas chez l’indicateur, un oiseau de l’Himalaya qui se nourrit de cire d’abeille dans un environnement où les ruches sont rares. Le mâle qui contrôle un vaste territoire riche en ruches, laisse les femelles entrer sur son domaine pour se nourrir. Ainsi, il devient presque le seul à pouvoir s’accoupler avec elles.

Le coup de foudre existe-t-il dans la nature?

Difficile à dire. Mais, nous aimerions croire que les animaux puissent éprouver ce sentiment surprenant. Certains individus ont des préférences très affirmées envers certains de leurs semblables et deviennent amis ou amants. C’est le cas chez les grands singes par exemple. Le coup de foudre a quelque chose de fascinant. Mais on peut être fortement séduit sans qu’il n’ait eu lieu ou, à l’inverse, s’apercevoir qu’il n’est qu’un feu de paille.

En savoir plus :

Le livre Séduire comme une biche ou comment trouver le bon partenaire, disponible ici.

Cet article est un bonus web du dossier du n°242 de La Salamandre.

Couverture de La Salamandre n°242

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 242
Octobre - Novembre 2017
N° complet

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