Nuit blanche pour un sphinx

© Jean-Philippe Paul

Laissons-nous guider ce soir par la beauté envoûtante d’une créature mi-oiseau mi-papillon. Destination le jardin côté obscur.

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Grand sphinx de la vigne

Grand sphinx de la vigne / © Jean-Philippe Paul

Fin juillet sur la terrasse. Les grillons d’Italie accompagnent la mélodie d’une guitare acoustique. Les rires des amis attablés se muent peu à peu en rêveries sous les étoiles filantes. Ce soir encore, la nuit d’été réinvente des bonheurs simples. La lueur de la lampe réunit les visages des convives comme si l’univers ne se résumait plus qu’à ce lieu rassurant. Au-delà s’étend la noirceur inquiétante du fond du jardin où personne n’ose s’aventurer. Les feuilles y bruissent et les ombres y déambulent. De temps en temps, une bestiole minuscule surgit de cet autre monde et virevolte quelques secondes sous le projecteur. Dans sa danse frénétique et féerique, l’insecte paraît désorienté. Il s’éclipse soudain. Un autre s’invite à son tour, puis un troisième.
Mais lorsqu’un sphinx se pose sur une tige sèche d’ancolie, le temps s’arrête. D’où vient cet incroyable elfe costumé ?

Sphinx du tilleul

Sphinx du tilleul / © Jean-Philippe Paul

Dynastie de sphinx

Qui ne connaît pas le moro-sphinx qui butine les fleurs en vol stationnaire comme un colibri ? C’est comme le petit sphinx de la vigne l’un des 15 représentants de la sous-famille des macroglossinés. Dans nos régions, on trouve aussi 5 grands sphingidés comme les sphinx du liseron ou tête de mort. Enfin, une troisième sous-famille, les smerinthinés, regroupe 4 modèles aux ailes de forme découpée comme les sphinx du tilleul et du peuplier.

papillon Ecaille marbrée

Ecaille marbrée / © Jean-Philippe Paul

Le lendemain, la question est sur toutes les lèvres. La créature se montrera-t-elle ce soir ? Comment pouvons-nous l’inviter à revenir ? Avec de la lumière bien sûr, comme ces lampadaires du village autour desquels tournoient d’innombrables danseurs illusionnés. Mais pour espérer revoir l’énigmatique sphinx du peuplier, mettons toutes les chances de notre côté. La documentation spécialisée est formelle : rien de tel qu’une source lumineuse à rayonnement ultraviolet.

Papillon Noctuelle de la persicaire

Noctuelle de la persicaire / © Jean-Philippe Paul

22 heures passées. Câble électrique déroulé, ampoule branchée, deux draps blancs tendus, l’un au sol, l’autre à la verticale… C’est parti ! Voilà la terrasse transformée en véritable expédition scientifique. Par chance, il n’y a ni vent, ni clair de lune concurrent. Prenons place dans les chaises longues face à l’écran.
L’arrivée du premier acteur est immédiate. Ses va-et-vient ultrarapides dessinent des figures impossibles à suivre. Soudain, il se pose. Instantanément immobile, comme s’il avait précisément choisi sa place. Hop ! Plongeons dans les pages du guide des papillons. Ce doit être une noctuelle avec ses ailes assez droites jointes dans le dos. Là ! C’est elle, ornée d’une mosaïque de vert et de gris sombre : la noctuelle de l’arroche, Trachea atriplicis. Avec une sorte de marque blanche en forme de griffure entre la tache orbiculaire et la ligne postmédiane.
Nous devons nous familiariser avec le vocabulaire anatomique des papillons de nuit. Noctuidés, geometridés, depranidés, crambidés… les familles sont tellement nombreuses. Très vite, une dizaine de petits aliens s’agrippent aux mailles du drap. Pas question de les capturer ni de les épingler dans un cadre. Quelques flashes suffisent à immortaliser les couleurs et les trombines des lépidoptères noctambules dans la mémoire numérique.

Papillon Verdelet

Verdelet / © Jean-Philippe Paul

Nous feuilletons ensuite les ouvrages pour les identifier. Pour l’amoureux de la langue française, ils sont eustrosie claire, boarmie pointillée, porcelaine, lobophore verdâtre ou goutte d’argent. Pour l’apprenti Linné, plus rigoureux, ils deviennent Pseudeustrotia candidula, Hypomecis punctinalis, Pheosia tremula
Vers deux heures du matin, notre carnet de nuit révèle un inventaire de quarante-sept espèces. Une diversité dépassant de loin celle des papillons de jour rencontrés dans ce jardin depuis cinq ans ! Mais pas de sphinx.
Le surlendemain, pyraustes, lithosies et diverses noctuelles s’ajoutent à notre liste. L’exploration en terre inconnue se poursuit : la zeuzère est une merveille, la feuille-morte du peuplier une curiosité magnifique et le verdelet un bijou fragile.

papillon Petit sphinx de la vigne

Grand sphinx de la vigne / © Jean-Phillipe Paul

La promesse de la surprise sur l’écran immaculé, au coin du bardage ou sur le crépi de la maison devient addictive.
Un soir de fin août, les conditions sont réunies pour une soirée magique. Chaleur moite et voile d’alto-stratus sont salués par la chorale des grandes sauterelles vertes et le bourdonnement inquiétant d’une trentaine d’ouvrières de frelons. Ces hyménoptères impressionnants, très actifs la nuit, viennent tout droit de leur nid dans le vieux poirier. A n’en pas douter, la perspective d’être percuté par l’un de ces chasseurs aériens éblouis rend notre expérience entomologique un poil plus périlleuse.

Sphinx du peuplier

© Jean-Philippe Paul

Un autre vrombissement puissant retentit. L’immense sphinx du liseron ! Très vite rejoint par un duo de sphinx Deilephila : le petit porcellus et le grand elpenor rivalisant d’élégance dans leur robe framboise. Quand enfin apparaît la silhouette incomparable du sphinx du peuplier. C’est l’elfe du premier soir ! Le secret de sa folle silhouette ? Des ailes postérieures tenues devant les antérieures.
Cette nuit-là, le jardin est un sous-bois amazonien stridulant, chuintant et papillonnant. Les chauves-souris sont réunies dans un bal de chasse opportuniste. Parmi les papillons, nous reconnaissons les éphyres, les brotacelles et les premières xanthies. Des coléoptères en tous genres crapahutent tandis que des araignées exorbitées se postent à l’affût.
Venus tout droit d’un défilé de l’armée, deux sphinx du tilleul arborent leur livrée camouflée et parachèvent ce spectacle extraordinaire.
Il est temps d’éteindre la lampe magique et de redonner leurs droits à la nuit et à ses habitants. Une question accompagne notre sommeil : pourquoi de telles merveilles de formes et de couleurs ont-elles été créées si c’est pour rester dans l’ombre ?

papillon Noctuelle de l'arroche

Noctuelle de l'arroche / © Jean-Philippe Paul

Le jour et la nuit

Deux grands mondes cohabitent parmi les papillons : les rhopalocères souvent appelés papillons de jour, et les hétérocères abusivement réduits au qualificatif de papillons de nuit. Les premiers tiennent leur appellation du grec antennes en forme de massue et sont essentiellement diurnes. Les seconds sont en fait tous les autres - hetero - dont une partie vole de jour.

papillon Phalène du sureau, manteau jaune, herminie barbue

De gauche à droite : Phalène du sureau, manteau jaune, herminie barbue / © Jean-Philippe Paul

Petits et grands

Les experts divisent la multitude des hétérocères en deux groupes. Les microhétérocères, généralement petits, très nombreux et difficiles à identifier, comptent par exemple les pyrales, les hépiales ou les tordeuses. On en connaît des milliers de variétés en France et en Suisse. Les macrohétérocères sont plus grands et la plupart s’identifient à vue. Bombyx, sphinx, noctuelles, géomètres et autres écailles figurent parmi les 1700 et quelques espèces de nos régions.

Le bon nom

Pour une identification certaine, croisez votre hypothèse avec plusieurs sources bibliographiques et consultez différents sites web de référence : lepinet.fr, euroleps.ch, lepiforum.de, leps.it. Et ensuite, proposez pourquoi pas vos inventaires aux spécialistes de votre région, documents photographiques à l’appui.

Fatals UV

Pourquoi les insectes sont-ils perturbés par la lumière ? La plupart utilisent un astre, étoile ou lune, pour tenir leur trajectoire de vol. Lorsqu’une lueur artificielle concurrence les repères astronomiques, l’insecte finit par se rapprocher de la source lumineuse à force de réajuster son vol. Il est alors désorienté par la proximité de ce repère censé rester une mire lointaine. Fatigués et vulnérables, papillons et autres hannetons meurent épuisés ou capturés par les prédateurs. C’en est alors fini de leur danse nuptiale.

Nos conseils

Matériel

La commercialisation des lampes à vapeur de mercure est aujourd’hui réglementée. Il existe des tubes fluorescents à UV-A ou à lumière noire et depuis peu des LED spécialement adaptées à cette activité. Disposez une toile blanche au sol, à la verticale ou en pyramide. Protégez vos yeux avec une casquette et ne regardez pas la source lumineuse directement.

Pour bien débuter

Modération

Consommation d’énergie, pollution lumineuse et perturbation des insectes : l’observation des papillons de nuit doit être pratiquée avec modération sur un même lieu. Un piégeage par mois donne un bon aperçu des différentes espèces au fil des saisons. Contactez l’association entomologique de votre région pour être bien conseillé.

Protéger

Les papillons de nuit ont besoin d’un jardin naturel diversifié pour réaliser leur cycle de développement entre l’œuf, la chenille et l’imago. Privilégiez les observations visuelles et les photographies. La capture et la dissection sont affaire de spécialistes.

Les coulisses du jardin aux sphinx.

Couverture de La Salamandre n°247

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 247
août - septembre 2018
Article N° complet

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