L’heure de gloire du verger

« 19 octobre, fruits au sol après une nuit venteuse! » / © Yves Fagniart

Six mois après avoir fleuri, pommiers et poiriers offrent enfin leurs délices sucrées. Un rendez-vous incontournable au verger pour les animaux gourmands de toutes sortes.

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En automne, la nature paraît lâcher prise. Elle jaunit, s'assèche et s'éteint peu à peu avec le soleil qui disparaît de plus en plus tôt sous l'horizon. La huppe, qui avait niché dans une cavité du poirier, a déjà regagné ses quartiers d'hiver africains. Pudiquement, feuille après feuille, le verger se déshabille pour l'automne. Les branches des vieilles hautes-tiges sont courbées sous le poids des fruits mûrs.

Dimanche 19 octobre. Un coup de vent fait frémir les arbres. Une grosse pomme rougeâtre oscille imperceptiblement. C'en est trop pour le fin pédoncule qui la soutient depuis sa naissance. A 7 h 57 et 11 secondes précises, elle se détache d'un bruit sec et rejoint ses consœurs entre les graminées fanées.

Immobiles et vulnérables au pied du tronc, les fruits sont désormais facilement accessibles à toute sortes de griffes, de becs, de mandibules et de dents. Animé par les allées et venues de visiteurs réguliers ou occasionnels, c’est un grand spectacle qui commence.

Cet après-midi, un nuage de drosophiles, mouches vertes, frelons et guêpes volent au ralenti sous les fruitiers. D'où vient cette odeur d'eau-de-vie ou d'hydromel qui flotte dans l'air ensoleillé ? Des fruits tout simplement ! Leur chute par terre a déchiré leur peau, à moins que ce ne soit le gel peut-être. Bactéries et autres microorganismes profitent de cette brèche pour pénétrer dans les chairs juteuses. En l'absence d'oxygène, des levures se multiplient dans la pulpe ramollie en consommant les sucres et en produisant de l'alcool et du gaz carbonique. En route la fermentation !

Le pic-vert, amateur des bois clairs riches en vieux arbres, est un visiteur régulier du pré-verger. Farouche et attentif au moindre danger, il capture les fourmis et les mouches avec sa longue langue collante. Aujourd'hui, il complète son repas par deux coups de bec dans une poire entamée par un écureuil.

Tout à coup la patronne du verger débarque à l'improviste en jasant. Pas que bavarde, la pie pique sur le pic et le poursuit jusqu'à la forêt. Puis elle revient sautiller entre les fruits. Une brève hésitation, deux cris et la voilà repartie avec une poire dans le bec . Elle ira la cacher pour les temps de disette.

« Poursuite d'une pie sur pic vert (2ème fois aujourd'hui) » / © Yves Fagniart

Depuis des semaines, et tant qu'il y aura des fruits à terre, le merle noir passe le plus clair de son temps au verger. Et puis ce matin, après les premières gelées nocturnes, des grives litornes font leur apparition. Poussés par le froid ou par la neige, ces turdidés regagnent la plaine et ses vergers depuis les zones boisées de montagne. A la population locale s'ajoutent des migrateurs provenant du nord de l'Europe. En automne et en hiver, les fruits en décomposition constituent une nourriture de prédilection pour ces passereaux.

Au crépuscule, un chevreuil apparaît silencieusement à la lisière du boqueteau qui longe les hautes-tiges. Peut-être est-ce la chevrette qui avait mis bas sous le cerisier le printemps dernier ?

L'obscurité gagne, les couleurs s'effacent. Sur la feuille de papier, le crayon du dessinateur hésite, les traits se croisent. On devine encore à peine la silhouette arrondie d'un hérisson qui rôde entre pommes et poires. Ne serait-il pas en train de se charger de fruits sur le dos? Dans la nuit, l'imagination court librement. Alors, légendes et croyances populaires reprennent vie…

Haute-tige, haute diversité

Le mot verger vient du latin viridarium qui signifie littéralement lieu de verdure. Parmi les fruitiers plantés, on distingue hautes- et basses-tiges. Chez les premières, typiques des vergers traditionnels ou prés-vergers, le tronc se ramifie à environ deux mètres de haut et les branches ne gênent donc pas le passage. Ces arbres à longue durée de vie abritent une grande biodiversité et ont l'avantage de ne pas nécessiter une taille annuelle pour fructifier. En revanche, la récolte des fruits, souvent de plus petite taille, demande une échelle et beaucoup de travail. C'est pourquoi les plantations modernes maximisent la production avec des basses-tiges à vie courte.

La nature a rendez-vous dans le verger

© Yves Fagniart

Newton ou l'hormone gazeuse ?

C'est en voyant une pomme tomber d'un arbre qu'Isaac Newton aurait jeté les bases de la loi de la gravitation. Pourtant, ce n'est pas une progressive augmentation de la masse du fruit qui explique sa chute. La raison en est bien plus complexe. Une pomme qui arrive à maturité consomme beaucoup d'oxygène et produit surtout d'importantes quantités d'éthylène. Cette hormone gazeuse invisible et inodore déclenche une cascade de réactions complexes qui aboutissent à la dissolution des parois cellulaires du pédoncule. Fragilisée par des enzymes, la zone de rupture de la tige du fruit finit par casser… et c'est à ce moment seulement qu'intervient la gravité.

Etourneaux mi-cuits

Les fruits très mûrs contiennent jusqu'à 0,5% d'alcool. Les animaux qui les mangent peuvent donc ingérer des quantités importantes de cette molécule. Pourtant, malgré de nombreuses observations d'oiseaux ou de mammifères ivres, les espèces frugivores supportent plutôt bien l'éthanol. Une étude allemande sur l'étourneau sansonnet montre que l'enzyme qui métabolise l'alcool chez cet oiseau a une activité 14 fois supérieure à celle qui accomplit la même mission dans notre corps ! En deux heures, un étourneau est capable de ramener à la normale une alcoolémie de 3 pour mille.

La nature a rendez-vous dans le verger

© Yves Fagniart

La fable des pommes embrochées

Il y a 2000 ans, le savant romain Pline l'Ancien écrivait que le hérisson est capable de transporter plusieurs fruits sur ses piquants pour faire des provisions pour l'hiver. Cette croyance a été reprise par de nombreux auteurs et illustrée par plusieurs peintres médiévaux. Selon certains, l'animal serait même capable de grimper aux arbres pour faire tomber les fruits.

En réalité, contrairement à la pie ou à l'écureuil, le hérisson ne fait pas de réserves de nourriture. S’il transporte quelque chose, comme des feuilles mortes pour son nid, il le fait avec le museau. Il n’en reste pas moins que quand les proies sont rares et les fruits abondants, cet insectivore vient volontiers croquer pommes ou poires.

En pratique, lisez nos 3 conseils pour observer la vie d'un verger.

Couverture de La Salamandre n°224

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 224
Octobre - Novembre 2014
Article N° complet

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