Monsieur Salamandre

« Mon handicap m'a poussé à m'intéresser à la nature ordinaire au lieu de courir les espèces rares comme le font tant de naturalistes. »

Des revues, il s’en crée tous les jours, ou presque. Il en disparaît aussi tous les jours, ou presque. La Salamandre, elle, paraît depuis octobre 1983. Son fondateur avait 11 ans. Confidences d’un naturophage.

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Quand on pense à la revue La Salamandre, le nom de Julien Perrot vient immédiatement à l’esprit. A l’inverse, il est impossible de prononcer le nom de Julien Perrot sans y associer aussitôt le mot « salamandre ». Il arrive que des hommes réalisent leur rêve de jeunesse dans l’âge mûr, mais il est rarissime qu’une passion d’enfant se concrétise dans un journal et que ce journal paraisse sans interruption, en évoluant bien sûr, de l’enfance à l’âge mûr. Lorsque La Salamandre m’a demandé d’interviewer son fondateur, j’ai eu du mal à me représenter son âge. D’un côté, je voyais encore une sorte d’enfant prodige un peu vieilli, et de l’autre, conscient que cet enfant avait beaucoup grandi, je peinais à distinguer l’homme d’aujourd’hui. Un quadragénaire d’apparence juvénile est apparu. Il parle encore comme un jeune homme fougueux, un amoureux de la nature plein de foi en sa mission, mais n’hésite pas à exprimer des doutes sur son personnage d’entrepreneur. Nous nous sommes entretenus longtemps. Aucune question ne semblait lui faire peur.

J.-B. Vuillème : 30 ans que vous portez La Salamandre. Vous arrive-t-il d’en avoir marre, d’avoir envie de la laisser se débrouiller sans vous?

Julien Perrot : Non, ce que je fais est aussi important que ça l’était quand j’avais 11 ans et que je rédigeais mon petit journal. C’est toujours la même nécessité que je vis chaque jour : partager mon émerveillement et mon respect pour la nature. L’homme s’est tellement écarté de la nature… Cela, je l’ai compris enfant et je le constate toujours. Je fais donc ce que je peux pour y remédier à ma petite échelle.

En conclusion de l’éditorial que vous signiez dans le numéro de La Salamandre publié à l’occasion de ses 20 ans d’existence, vous écriviez : « Je crois que nous pouvons éprouver la même tendresse pour une modeste sauterelle ou un simple lichen que pour un adorable renardeau. » Quand on a vu un poulailler après le passage de goupil, on pourrait ressentir moins d’attendrissement…

Si le renard attaque des poules à la chaîne, c’est parce qu’il se trouve dans une situation qui n’est pas naturelle. Le renard est programmé pour capturer des proies isolées qui ont la possibilité de fuir. Une fois qu’il a attrapé un campagnol, il ne va pas tout de suite en poursuivre un autre. Mais s’il se retrouve piégé dans un espace clos, une fois qu’il a tué sa proie et qu’il en voit des dizaines d’autres qui volettent stupidement dans tous les sens, le prédateur n’a pas d’autre issue à cette situation anormale que de provoquer un carnage. C’est exactement le même problème qui peut survenir quand un loup attaque un troupeau de moutons.

Situation artificielle, peut-être… Mais les poulaillers et les troupeaux de moutons existent. On ne va pas les supprimer parce qu’ils ne sont pas assez naturels.

Evidemment ! Je prends le mot « nature » selon la définition de Robert Hainard ou de François Terrasson. Pour moi, la nature est par définition ce qui existait avant l’homme et ce qui n’a pas besoin de lui. La nature, c’est le sauvage… qui parfois nous dérange ! Je n’ai pas de problème avec les poules issues de siècles de sélection artificielle. Le poulailler a sa raison d’être. Il nous nourrit, mais dans ce sens-là ce n’est pas tout à fait de la nature.

Il y a une vraie et une fausse nature ?

Ce que je veux dire, c’est que l’homme s’est mis à modeler son environnement pour en vivre. Le génie de l’homme lui a permis de modifier la nature à son propre usage, au même titre que ce que font les fourmis à leur échelle en construisant des villes et en élevant des troupeaux de pucerons. C’est extraordinaire, ce que nous avons fait ! Mais nous avons aussi beaucoup détruit. Et nos sociétés technologiques et de plus en plus artificielles manquent cruellement de nature sauvage.

Voilà pourquoi j’ai tendance à aller en montagne dans des endroits peu fréquentés... La nature sauvage, c’est ce qui a contrario nous définit, ce qui nous fait homme. Sans elle, je ne crois pas qu’il y ait vraiment de sens à la vie. Quand un chevreuil me regarde droit dans les yeux, je touche à un mystère total qui me bouleverse. Que pense-t-il ? Pense-t-il ? Dans quel univers vit-il ? Tel est le grand mystère. Alors que faire ?

Si on cherche du sauvage dans nos contrées ultra-aménagées, on peut commencer modestement : une vieille souche couverte de mousse, un hérisson dans le jardin, un pissenlit qui troue le bitume... Ces témoignages de nature sont très émouvants. La vocation de La Salamandre, c’est peut-être de transmettre cette émotion.

Vous pensez que la vie sur Terre est menacée.

Il y a déjà eu cinq grandes extinctions de masse de biodiversité dans l’histoire de la Terre. L’homme est en train d’en provoquer une sixième à l’échelle planétaire. C’est aujourd’hui une évidence scientifique dramatique. Et attention au retour de balancier! Car nous sommes une espèce parmi d’autres, très douée, très spécialisée, mais aussi très fragile malgré les appa rences. A un moment donné, l’homme pourrait lui aussi disparaître en raison de ses excès et des déséquilibres qu’il a provoqués. Dans ce cas, la vie rebondira. Il n’y aura peut-être plus de baleines, plus de récifs de corail, plus de forêts tropicales si nous annéantissons toutes ces merveilles, mais la nature inventera autre chose. Elle sera toujours là jusqu’au jour où le Soleil engloutira la Terre dans quelques milliards d’années. La vie est clairement plus forte que l’homme. La question est de savoir jusqu’où elle va nous tolérer.

« On a poussé tellement loin la destruction de la nature qu'un ajustement est indispensable à la survie de l'humanité. » Julien Perrot

Y a-t-il un dieu qui se cache derrière le mot « nature » ?

Je suis issu d’une culture monothéiste judéo-chrétienne imprégnée par la pensée de la Grèce platonicienne. J’ai un immense respect pour ce double héritage. Cela dit, je ne me sens pas appelé aujourd’hui par le message d’une Eglise ou d’une autre. Une force nous dépasse, j’en suis convaincu, elle est là et donne du sens au monde. Ma manière de me mettre en contact avec cette force, c’est de m’immerger dans la nature. Ou parfois ce peut être une musique, une danse, un regard de mes enfants…

Que peut signifier une expression comme « retour à la nature » ?

Je ne crois pas au mythe d’un âge d’or auquel il faudrait revenir. La vie aujourd’hui est infiniment plus facile et confortable qu’elle ne devait l’être pour nos ancêtres. En revanche, j’aimerais bien qu’on restaure un minimum d’équilibre entre humain et sauvage. On a poussé tellement loin la destruction de la nature qu’un ajustement est indispensable à la survie de l’humanité. C’est aussi le cas à petite échelle, tout près de nous, dans nos villes et villages, jusque dans nos jardins.

Votre jardin, c’est une forêt vierge ?

Non ! Sinon, impossible d’y mettre ma chaise longue ! Je crois que le jardin peut justement être le lieu d’un dialogue très instructif avec le sauvage. Si mon jardin était une petite forêt vierge, j’aurais de la peine à en profiter ! Alors où mettre la frontière pour que les enfants puissent jouer librement et en même temps pour qu’il y ait des papillons ? Je m’amuse à entretenir une petite prairie que je fauche à la main, je laisse un coin en friche, j’expérimente et parfois aussi je dois me battre contre la force de la nature pour rabattre ma haie ou entretenir mon potager.

Où est-il votre jardin ?

Mon jardin n’est pas loin de Neuchâtel.

Vous n’avez manifestement pas envie d’être plus précis.

Oh, je ne suis pas Darius Rochebin, le présentateur vedette de la télévision suisse romande, mais…

... vous voulez qu’on vous fiche la paix quand vous êtes chez vous...

Oui, absolument. J’ai fait quelques petites expériences désagréables...

Vous n’êtes pas un people, mais vous représentez quelque chose. Dites-en un peu plus quand même sur votre jardin et sur votre maison.

J’habite une maison isolée avec une magnifique vue, au bord de la forêt. J’ai aménagé une mare dans mon jardin. J’y observe des crapauds, des grenouilles, des tritons, parfois une couleuvre. Il y a plein d’oiseaux, certains matins des chevreuils ou un renard dans le champ d’en face. J’ai tout cela... Et je suis à 8 minutes à pied d’une gare, à 12 minutes d’un arrêt de bus et à 20 minutes à vélo du centre de Neuchâtel. J’ai une chance inouïe.

Elle est comment, cette maison ?

C’est une petite villa datant de 1963 que j’ai pu acheter et que j’habite depuis 5 ans et demi. J’ai fait ce qui me paraît de l’ordre de ma responsabilité comme propriétaire : isolation périphérique, panneaux solaires photovoltaïques, pompe à chaleur, récupération de l’eau de pluie. Cette maison, c’est un peu ma cabane dans les bois. Je suis heureux d’avoir mon jardin et d’être dans la nature.

Pas de voiture ?

Non, ni de permis.

C’est important pour vous de pouvoir faire le tour de la maison à pied ?

Oui… je le fais sans arrêt, mais je ne regarde pas tellement la maison. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe à l’extérieur. Il y a des surprises tous les jours ! Mon chez-moi, c’est mon jardin et surtout la nature autour de mon jardin. La maison, je m’y sens bien, mais je me rends compte que le vrai critère, c’était l’endroit.

Vous dites: « Mon chez-moi, c’est mon jardin et la nature autour. » Dehors. Pas dedans.

Je vis la beauté du monde quand je suis dehors. J’aime dormir à la belle étoile. Si je pense à l’intérieur de la maison, ce qui me touche, c’est le poêle à bois, mon foyer dans le sens premier. Quand j’allume le feu, je pense avec reconnaissance et respect à mes ancêtres qui faisaient de même dans des conditions autrement plus difficiles.

A part vous, qui vit dans cette maison ?

Nous nous y sommes installés à trois, avec ma femme et mon fils, puis ma fille est née. Ensuite nous nous sommes séparés avec mon épouse. Actuellement, mes enfants, qui sont âgés de 4 et 7 ans, y vivent un tiers du temps et mon amie est en train de s’y installer. En ce moment, c’est moi qui y suis le plus…
La solitude peut être quelque chose de terrible, mais aussi un luxe extraordinaire si c’est un choix. J’ai toujours dégusté des moments de solitude en partant dans la nature avec mon sac à dos pour quelques jours. Cette solitude choisie me ressource. J’aime dormir dehors par tous les temps. Et quand je rédige des dossiers pour La Salamandre, j’ai l’habitude de m’isoler, une semaine, dix jours, le temps qu’il faut, et je travaille à la maison comme un bénédictin, sans interruption du réveil au coucher. C’est ainsi que je suis le plus efficace et que j’ai le plus de plaisir à écrire.

Une séparation, c’est toujours très pénible.

Oui, j’ai vécu des heures très difficiles.

Cette séparation fait-elle écho à un événement survenu dans votre enfance ?

Mes parents se sont eux aussi séparés, ont divorcé puis se sont remariés chacun de leur côté… J’avais dix ans quand ils se sont quittés, c’était peu avant le début de La Salamandre. Cela m’a beaucoup marqué.

J’ai vu à la TV un extrait de l’émission de 1984 que vous avait consacrée Pierre Lang, qui animait une émission nature le dimanche à la télévision romande. On y découvre un jeune garçon à grosses lunettes assez professoral qui fait visiter sa chambre-musée. Vous vous souvenez de cet enfant de 12 ans qui rédigeait son petit journal à Aubonne ? Ne s’était-il pas construit un monde à lui ?

Oui, professoral, barbant au possible ! Ses préoccupations étaient très décalées par rapport à celles de ses camarades d’école. Sans que cela prenne des proportions dramatiques, j’étais un peu leur souffre-douleur parfois. En fait, je parlais et j’interagissais surtout avec des adultes.

J’allais observer les oiseaux avec des grandes personnes qui venaient visiter mon petit musée et qui s’abonnaient à La Salamandre. J’ai remplacé les lunettes par des verres de contact qui corrigent ma forte myopie. Hélas, même en les portant, je n’ai que 30% d’une vue normale à cause d’une vibration de mon œil appelée nystagmus. Ce handicap a joué un grand rôle, il m’a rendu l’accès aux animaux sauvages très difficile, mais en même temps il m’a poussé à m’intéresser à la nature ordinaire au lieu de courir les espèces rares comme le font tant de naturalistes.

Vous aviez quelque chose d’un enfant prodige. Quand avez-vous retrouvé une relation « normale » avec les gens de votre âge ?

J’ai découvert une véritable vie sociale avec des copains de mon âge vers 17-18 ans, peu avant le bac. Cela m’a fait beaucoup de bien de vivre « comme les autres », de sortir, de faire la fête avec des amis, d’aller au cinéma…

Pensez-vous qu’il y ait un lien entre la séparation de vos parents et cet enfant « savant » qui vit à l’écart des enfants de son âge ?

Je ne sais pas… je n’en ai pas l’impression. Mais un homme a joué un rôle fondamental. Mon instituteur de 4e année primaire, Jean-Claude Collet, m’a incité à m’intéresser à la nature des bords de chemin, à explorer les bois et les rivières. C’est lui qui m’a appris à reconnaître les différentes sortes d’hirondelles, les primevères, les scilles ou les véroniques. A 6 ou 7 ans, j’avais déjà fait un petit journal plein de gags, un truc marrant de gamin… Sous son impulsion, j’ai remis ça à 11 ans, plus sérieusement. Une année plus tard, je passais pour la première fois à la télévision dans l’émission «Escapades» de Pierre Lang. Puis les émissions et les articles dans la presse se sont enchaînés.
A partir du moment où j’ai eu mes premiers vrais abonnés hors du cercle familial, je ne pouvais plus m’arrêter : si quelqu’un m’avait payé d’avance La Salamandre pour une année, il fallait forcément continuer. Depuis lors, j’ai mis toute mon énergie à ce que La Salamandre soit toujours plus belle et à ce qu’elle sensibilise toujours plus de gens.

La Salamandre s’est-elle inspirée d’un autre journal ?

Au début, je me suis beaucoup inspiré de « La Hulotte », « le journal le plus lu dans les terriers », que m’avait fait découvrir Jean-Claude Collet. Ce journal atypique fait plonger ses lecteurs dans des mondes fascinants et en même temps totalement accessibles. J’ai voulu faire de même à ma manière avec La Salamandre.

La télé a contribué à vous singulariser auprès de vos camarades et a joué un rôle important dans l’évolution de La Salamandre.

Oui, c’est paradoxal. Moi qui ne suis pas un fan de la télé, je ne la regarde quasi jamais, et d’ailleurs je n’en ai pas, eh bien je dois reconnaître que ce média a joué un rôle important dans mon histoire. La première émission de Pierre Lang, en 1984, puis toutes les suivantes ont fait connaître La Salamandre et ont largement contribué à accroître le nombre d’abonnés.
En 1998 aussi, au moment où j’ai entrepris de faire de La Salamandre mon métier, j’ai été confronté pour la première fois aux durs impératifs économiques. En une semaine, grâce à cinq directs dans l’émission «Zig Zag Café» de Jean-Philippe Rapp, La Salamandre a acquis 1500 abonnés et passé un cap décisif.

« Me lever tous les matins pour faire quelque chose d’important… » Julien Perrot

Quand vous aviez 12 ans, La Salamandre était une manière de vous réfugier dans votre monde, elle vous isolait des gens de votre âge, mais avec le temps elle est devenue le lieu d’une ouverture aux autres.

Oui. La Salamandre m’a fait rencontrer d’innombrables passionnés, des naturalistes, des dessinateurs, des photographes, des scientifiques… et aussi plein de lecteurs !

En 1997, lorsque vous avez terminé vos études de biologie à Neuchâtel, vous vous êtes trouvé à la croisée des chemins. Vous avez renoncé à une carrière de scientifique pour vous consacrer entièrement à La Salamandre.

Ce choix est intervenu après un balancement constant de ma part entre une curiosité pour la science, la biologie, ma passion proprement dite… et d’un autre côté la communication de ces savoirs, autrement dit plutôt les lettres, les langues, le journalisme.
J’ai commencé par faire du latin et du grec, sans arrêter de rêver à un cursus plus scientifique. Passé le bac, il a fallu choisir : les lettres ou la biologie ? Après une année d’hésitations, j’ai choisi la biologie. Ces études, de 1992 à 1997, ont été une magnifique expérience, riche de découvertes et de rencontres.
J’ai rejoint à l’Université un cercle de passionnés de nature de toutes sortes. On a aussi beaucoup fait la fête. C’était génial ! Et une fois mon diplôme en poche, la question s’est vraiment posée. La Salamandre reste-t-elle un hobby ? Devient-elle un métier?

Jusque-là, La Salamandre avait toujours été un hobby, mais un hobby très contraignant, non ?

Oui, un hobby de plus en plus prenant. Quand j’ai terminé mes études, j’avais déjà presque 6000 abonnés. Ma sœur travaillait comme secrétaire à 20%, j’avais développé moi-même une base de données pour gérer les abonnements, les paiements, les rappels…

Qu’est-ce qui a motivé le choix de mettre tous vos œufs dans le panier de La Salamandre ?

Comment puis-je contribuer de la manière la plus efficace possible à l’indispensable rapprochement entre l’homme et la nature? Telle est la question que je me suis posée. Et la réponse était évidente: en consacrant tout mon temps et toute mon énergie à La Salamandre! C’est devenu mon métier et j’ai engagé assez vite ma première collègue. Les soucis n’ont pas tardé, car désormais il fallait sortir deux premiers petits salaires.

A quoi aurait pu ressembler votre vie si vous aviez choisi une autre voie tout en maintenant une publication plus modeste ? La recherche, ça ne vous tentait pas ?

Non, j’ai fait un peu de recherche durant mes études, mais je me suis rendu compte que je n’avais pas toutes les qualités requises pour être un vrai scientifique. J’ai pensé au journalisme. Mon point fort, mon talent, c’était plutôt de transmettre des connaissances, d’expliquer, de donner envie... La question qui se posait était donc de savoir si j’éparpillais cette compétence ou si la concentrais dans La Salamandre.
A cette période, je tenais une chronique nature dans le magazine «L’Hebdo», j’étais aussi chroniqueur à la Radio suisse romande. Le choix entre les lettres et la biologie a été difficile, mais celui de travailler à fond pour La Salamandre s’est imposé de lui-même. Tous les matins, quand je me lève, je regarde le ciel, je pense au sens de cette action et je me dis que c’est important. Qu’il faut absolument continuer.

C’est une mission. Vous êtes un missionnaire de la nature.

Oui, une mission, mais attention au mot missionnaire. Tellement de choses abominables ont été faites au nom de toutes les religions.

Mission au sens d’une vocation, ce qui implique un sens du devoir, des principes moraux et de fortes contraintes auxquels on se plie par conviction pour tenter de changer un peu le monde.

Ce qui est étonnant, c’est qu’au début vous êtes seul, puis vous avez quelques collègues dans une petite structure, et vous faites ce que vous aimez faire. Vous écrivez, vous allez sans arrêt sur le terrain, vous rencontrez des spécialistes passionnés… Vous êtes heureux !

Petit à petit, la structure s’agrandit et devient une entreprise. J’ai eu beaucoup de peine avec ça. Pour moi La Salamandre, c’était une cause, quelque chose de beaucoup plus noble! Il m’a fallu du temps pour réaliser combien une entreprise peut être un formidable outil pour partager des valeurs, créer de belles choses enrichies par les compétences de toute une équipe, et aller de l’avant au service d’une cause. Car La Salamandre est une entreprise particulière au service d’un but idéal : «faire découvrir, aimer et respecter la nature ». La structure a grandi plusieurs fois, et plusieurs fois je me suis dit que ce n’était pas une bonne idée de grandir car cela allait m’éloigner de ce que j’aime le plus faire. Mais j’ai franchi ces étapes parce que je suis convaincu que nous devons sensibiliser le plus possible de gens… en y mettant tout notre cœur.

Donc vous êtes d’accord que La Salamandre grandisse.

C’est en contradiction avec la réalité d’un monde aux ressources naturelles limitées, mais dans notre cas particulier, je pense que cela fait sens. L’objectif n’est pas en soi de grandir ou d’amasser des sous mais simplement d’élargir la portée de notre message. On peut le faire en agrandissant une équipe, mais aussi en tissant des liens avec de très nombreux partenaires et collaborateurs externes.
A titre personnel, une Salamandre restée plus petite m’aurait mieux convenu, mais nous n’aurions pas réalisé le quart des choses que nous proposons aujourd’hui à nos lecteurs en Suisse, en France et maintenant aussi en Suisse alémanique. Et ces choses-là, il est bon qu’elles existent et transmettent nos valeurs.

« Il m'a fallu du temps pour réaliser combien une entreprise peut être un formidable outil pour créer de belles choses enrichies par les compétences de toute une équipe. »

Entrepreneur par idéal, c’est très bien. Pourquoi ce malaise ?

L’entreprise me paraît une bonne chose dans la mesure où son but n’est pas d’amasser mais d’éveiller. D’où notre statut juridique particulier de Sàrl sans but lucratif. Dans ce sens idéal ou idéaliste, oui, je suis un entrepreneur ! Et aujourd’hui, malgré les difficultés que nous traversons, j’essaie de me concentrer sur ce que je sais le mieux faire : écrire et communiquer.

Dans les faits, comment vous activez-vous aujourd’hui pour La Salamandre ?

D’abord, j’encourage mes collègues, je mets mon expérience au service de tous quand je peux être utile. J’ai une équipe formidable qui travaille sans compter. Mon 2e job est d’écrire un maximum, soit dans la revue, soit pour des livres, des dossiers ou de multiples projets de La Salamandre.
Mon 3e job consiste à chercher des financements pour nos projets. Mon 4e job est de faire rayonner au maximum La Salamandre dans les médias en Suisse romande et en France. Je fais souvent des journées de 12 heures. Je suis présent à la rédaction de Neuchâtel un jour et demi par semaine environ. Sinon je travaille chez moi et je me déplace beaucoup.

Globalement, avec quel budget tourne La Salamandre ?

Notre chiffre d’affaires est d’environ 4 millions de francs.

Vous n’avez pas caché les difficultés traversées par La Salamandre, des licenciements ont eu lieu en 2013. Que pouvez-vous en dire ?

Que j’espérais que nous ne serions jamais contraints de nous séparer d’une partie de nos collègues. Que pendant deux ans nous avons tout fait pour l’éviter. Et enfin que nous n’avions malheureusement plus le choix. C’était une décision terrible! Mais ces départs s’inscrivaient dans une réorganisation qui nous a permis de rebondir face à la crise.
En fait, La Salamandre s’est développée de manière très progressive, j’aurais envie de dire presque organique. En 1998 est apparue La Petite Salamandre, puis des excursions nature que nous avons organisées pendant dix ans, puis les premiers CD, puis les premiers films… L’équipe s’est étoffée, et le nombre d’abonnés a augmenté régulièrement, y compris en France depuis 2001. Mais La Salamandre est devenue un objet économiquement coûteux à produire, avec du papier recyclé, des dessins et des photos originaux de qualité, la volonté de maintenir un prix d’abonnement aussi bas que possible, et tout cela sans publicité, sans présence dans les kiosques. L’entreprise a toujours travaillé sur le fil au niveau financier. Il y a eu un coup de semonce en 2006 puis à nouveau une situation très difficile dès 2011. Franchement, il y a eu des moments où j’ai cru que nous allions y passer. Mais maintenant, je sais que nous allons rebondir.

Quelles ont été les origines de ces problèmes?

En 2011 est arrivée la chute de l’euro face au franc suisse qui nous a véritablement assommés. Puis la crise économique, très prononcée en France et doublée d’un marasme général dans le monde de l’édition. Entre autres mesures, nous avons dû réduire drastiquement nos budgets promotionnels, ce qui a eu comme conséquence une chute du nombre d’abonnés à hauteur de plusieurs milliers pour La Salamandre comme pour La Petite Salamandre.
Nous avons alors redoublé d’effort pour rendre nos deux revues plus attrayantes. C’est dingue de constater que, malgré un contexte économique très difficile, nos lecteurs historiquement très fidèles sont en train de le devenir encore plus… et que leur nombre augmente à nouveau légèrement. En parallèle, nous avons décidé de diversifier nos activités. Depuis 2012, nous avons publié une vingtaine de livres pour les enfants comme pour les adultes, nous entreprenons de diffuser certains de nos films en allemand et en anglais. Et par chance nous avons obtenu des appuis importants pour financer l’ensemble de ce plan.

Vous avez trouvé des mécènes.

Plusieurs fondations ont accepté de nous soutenir financièrement pour nous laisser le temps d’opérer cette mutation. L’idée est de renforcer nos magazines, avec certaines économies, mais sans toucher à la qualité, et en même temps de développer des projets complémentaires et de renforcer nos activités sur le web. Quant à La Petite Salamandre en Suisse alémanique, son lancement est soutenu par l’Office fédéral de l’environnement.

Avant, vous n’aviez pas de mécènes ?

Nous avons toujours bénéficié de financements pour des projets ponctuels.

Vous êtes aujourd’hui dépendants de ces mécènes ?

Nous l'avons été très largement en 2013 et 2014. Aujourd'hui, nous bénéficions encore de soutiens pour des projets particuliers. Si nous avons été soutenus, c'est que nous ne visons pas un but lucratif et que nos partenaires croient en l’importance de La Salamandre pour sensibiliser un vaste public à la protection de la nature.

La publicité, c’est le diable ?

Une publicité massive tuerait probablement le titre. L’absence de pub est dans l’ADN de La Salamandre. Je suis personnellement contre la pub. Bien sûr, on peut imaginer des annonces pour des produits tout à fait fréquentables… mais au niveau des couleurs, de la mise en page, en un mot de l’esthétique, ce serait une véritable pollution !

A mon avis, il n’y a aujourd’hui que deux scénarios possibles pour la presse sur papier, d’un côté des produits gratuits qui vivent entièrement de la pub en proposant des «contenus» à faible valeur ajoutée, de l’autre des magazines de qualité, avec une éthique forte, lus et soutenus par des abonnés fidèles. Voyez le magnifique succès du livre-magazine XXI. Il y a un avenir sans pub ni kiosque, mais seulement pour de très beaux objets qui font sens.
Maintenant si le choix c’est « tu crèves ou tu prends de la pub », il faut quand même se poser la question… Entre autres scénarios, nous avons minutieusement étudié la question. Mais pourrions-nous intéresser des publicitaires eux-mêmes confrontés à une chute drastique du volume d’annonces sur papier ? Ce n’est même pas sûr. Affaire à suivre...

La Salamandre c’est un titre connu, 30’000 abonnés plus les 25’000 abonnés de La Petite Salamandre et de La Salamandre Junior. Vous pourriez intéresser un groupe de presse.

Les groupes de presse ont leurs propres difficultés et d’autres chats à fouetter que d’intégrer dans leurs gammes un OVNI aussi atypique. La Salamandre vit parce qu’elle est indépendante. Et même si nous étions à vendre, je pense que cela n’aurait aucun intérêt. Car, pour nous rendre rentables selon les critères d’un groupe de presse, il faudrait complètement nous dénaturer. Je ne crois pas que nos abonnés suivraient.

La Salamandre, c’est tout nature, mais vous n’avez pas manqué le virage du numérique.

C’est vrai, nous avons été très tôt sur Internet. Tous les numéros de La Salamandre ont par exemple été digitalisés et sont accessibles à nos abonnés. Depuis environ une année, nous redoublons d’activités dans ce domaine. D’ailleurs, nous recevons de moins en moins de courrier sur papier, mais les gens nous écrivent de plus en plus sur les réseaux sociaux.
La page Facebook de La Salamandre, ça commence à devenir un lieu d’échange assez extraordinaire ! Et nous avons d’autres projets dans ce domaine pour ac compagner nos lecteurs durant les deux mois qui séparent deux parutions papier.

Avez-vous des loisirs ? Ce mot veut-il dire quelque chose pour vous ?

Le temps libre que j’ai, j’essaie déjà de le passer en priorité avec mes enfants et ma compagne. Autant que possible dans la nature évidemment ! Je lis beaucoup, je vais au cinéma et je m’intéresse aussi depuis une dizaine d’années à la danse. C’est à mon avis l’une des plus belles manières que l’homme ait trouvée pour célébrer la vie. Car la danse, c’est peut-être tout simplement la vie. Je crois que les arbres et les animaux dansent sans cesse autour de nous, sans que nous prenions le temps de percevoir cette grâce.

Que lisez-vous ?

La nature tient bien sûr beaucoup de place dans mes lectures, mais je lis aussi des livres d’histoire, des romans historiques, des écrivains que j’aime bien… Je ne suis pas complètement monomaniaque !

Et le voyage ?

Mes plus beaux voyages, c’était sac au dos et pas très loin d’ici. Voilà tout le message de La Salamandre : l’aventure, la découverte, ça commence tout autour de chez nous. Cela dit, j’ai aussi fait une série de voyages lointains entre ma vingtième et ma trentième année. Mais maintenant, l’idée de prendre l’avion me pose problème. En un aller-retour, je bousille mon bilan carbone de l’année! Alors, le jour où je reprendrai l’avion pour mes loisirs, ce sera vraiment pour une occasion très spéciale.

Etes-vous végétarien ?

Non, mais je mange peu de viande et autant que possible de la viande dont je connais la provenance. Je ferai peut-être le pas un jour. Je pense que nous consommons beaucoup trop de protéines animales. Ce n’est pas bon pour notre santé et extrêmement mauvais pour la planète.

Considérez-vous La Salamandre comme un média militant ?

Non, La Salamandre n’est pas un média militant dans le sens commun du terme. A titre personnel, je suis membre et sympathisant de diverses associations militantes qui font un travail extraordinaire. Parfois, La Salamandre collabore avec certaines d’entre elles. Mais notre action est différente, complémentaire.
Nous sommes là pour montrer le beau, pour célébrer, pour donner aussi un peu de force, de courage et d’espoir dans un monde parfois si inquiétant. A travers cette action, nous amenons à la nature des gens qui n’auraient jamais adhéré au WWF ou à Greenpeace. Peut-être grâce à nous le feront-ils un jour…

Mais vous, à titre personnel, vous avez l’âme militante ?

Oui, et parfois je ronge un peu mon frein. Remarquez que, quand on lit La Salamandre entre les lignes, on voit bien où nous voulons en venir… Par exemple, je n’aime pas cet horrible terme de « développement durable »… Cela veut dire quoi, un développement durable ? Construire en béton armé plutôt qu’en bois ? En fait, j’ai l’impression qu’en trente ans nous avons vécu une forte prise de conscience sur des thèmes comme l’énergie, l’air, l’eau, le climat. On se préoccupe de l’environnement humain, on se soucie de notre confort futur. Mais en même temps, y a-t-il encore aujourd’hui des politiciens pour s’intéresser à la nature dans sa globalité ? Pour se préoccuper de notre responsabilité vis-à-vis d’un papillon menacé ? Beaucoup d’écologistes me semblent totalement déconnectés de la nature, qu’ils soient des verts classiques ou des verts libéraux d’ailleurs. Et dans les autres partis, la nature semble peser beaucoup moins lourd qu’il y a trente ans. Alors que cet enjeu-là est sans doute l’un des plus importants de notre siècle et qu’il devrait mobiliser la pensée et l’action de tous les politiciens et de tous les partis, de droite comme de gauche !
Une fois encore, je ne parle pas seulement de politique énergétique ou d’épuration des eaux mais vraiment du respect de la vie avec tout ce que cela implique. Où est passé le sens de la responsabilité de l’espèce humaine ? N’avons-nous que le droit de consommer et plus aucun devoir ?

Vous ne vous dites jamais que vous pourriez être celui qui remet ces thèmes à l’ordre du jour dans le débat politique ?

Je ne vois pas quand j’en trouverais le temps. Comment puis-je être le plus efficace aujourd’hui ? Sans doute en concentrant mes forces sur La Salamandre. La politique ? Je devrais repartir de zéro…

Pas tout à fait. Vous êtes connu, vous êtes une sorte de M. Nature. Si vous faisiez de la politique, où iriez-vous ?

Quand je regarde ce que je vote, cela correspond généralement à ce que recommandent les écologistes ou les socialistes, et parfois les partis de centre droit. Donc, j’aurais du mal à choisir…

Vous avez déjà été sollicité par des partis ?

Oui, c’est arrivé quelquefois. Je n’ai jamais donné suite.

Comment voyez-vous Julien Perrot en 2033, dans 20 ans, année du jubilé de La Salamandre.

Le rêve, ce serait que tout aille si bien, que l’homme et la nature se soient réconciliés au point que La Salamandre ne soit plus vraiment nécessaire… Mais il y a peu de chances que cela se produise.
En attendant, quand je vois tous les changements que nous avons traversés ces dernières années, il me paraît difficile d’imaginer ce que La Salamandre sera dans 20 ans. J’espère qu’elle amènera encore de la beauté dans la vie de nombreuses personnes, qu’elle sera toujours utile et qu’elle aura réussi à survivre en conservant l’essentiel.

Les gens qui, comme vous, vouent leur existence à une cause, ont souvent de la peine à passer la main. Passer la main un jour, vous pouvez l’imaginer ?

Ce serait bien que cela se produise avant que je sois devenu un vieux chnoque.

Doucement, vous avez le temps…

Il y a déjà beaucoup de responsabilités déléguées aujourd’hui. La Salamandre demeure très liée à ma personne. Si à terme elle peut le devenir moins et se renforcer encore à travers toute son équipe, ce sera un gage de pérennité.

Propos recueillis par Jean-Bernard Vuillème

Jean-Bernard Vuillème

  • 1950 naissance à Neuchâtel. Dès 1975 journaliste à L’Impartial , 24 Heures , Le Matin , puis en free-lance.

  • 1979 publie son premier livre, La Tour intérieure
  • 1996 prix Schiller pour Lucie  et pour l’ensemble de son œuvre.

  • 2008 se lance en indépendant et fonde Les mots communication  Critiques littéraires pour le journal Le Temps
  • 2009  prix Dentan pour Pléthore ressuscité
  • 2011  publie M. Karl & Cie  (prix Bibliomedia). Il a aujourd’hui une quinzaine de livres à son actif.
Couverture de La Salamandre n°218

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 218
Octobre - Novembre 2013
Article N° complet

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