A l’affût de quelques miettes

Le centre-ville, royaume des moineaux et pigeons / © Federico Gemma

Un rayon de soleil et la vie en terrasse reprend doucement. Entre chocolat chaud et tranche de tarte, rendez-vous urbain avec les rois du picorage.

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Après quelques jours de pluie glacée, un soleil timide caresse à nouveau la ville. Sur la grande place, le serveur d'un café essuie les tables, pose les cendriers et réinstalle les chaises de la terrasse. Quelques clients séduits par ces rayons printaniers se laissent tenter par une tasse de thé ou un café.

Un instant en terrasse avec les moineaux, par Federico Gemma

© Federico Gemma

Une vieille dame un peu maladroite fait un faux mouvement en enlevant un gant. Un bout de croissant finit par terre. En trois secondes, quelques moineaux domestiques débarquent de nulle part. Les disputes pour la friandise sont violentes et les coups de bec ne manquent pas. Un mâle, reconnaissable à sa calotte grise bordée de brun, s'envole enfin avec son butin. Le calme regagne les lieux… jusqu'à ce que la même dame secoue son écharpe pour se débarrasser des miettes qui s'y sont collées. Nouvelle bagarre entre les oiseaux, encore plus vive qu'auparavant.

Chaque figurant de la biodiversité de la terrasse a sa stratégie. Les moineaux domestiques, par exemple, se déplacent souvent en petites troupes. Plusieurs paires d'yeux permettent de mieux surveiller les dangers ou l'arrivée d'un prédateur. La recherche de la nourriture est aussi facilitée. Et puis, un groupe de moineaux réunit des compétences et des expériences très variées. La probabilité qu'un individu réussisse à trouver une solution profitable à l'espèce est plus grande que si chacun se débrouillait tout seul. Chez le pierrot, l'union fait l'intelligence !

© Federico Gemma

Pollution, klaxons, très peu de verdure et une grande quantité d'êtres humains… Certes, de prime abord, la ville ne paraît pas un endroit idéal pour les animaux sauvages. Pourtant, corneilles, moineaux domestiques, pigeons bisets ou étourneaux ont trouvé leur compte dans cette jungle d'asphalte et de béton.

Un instant en terrasse avec les moineaux, par Federico Gemma

© Federico Gemma

Très adaptables, certaines espèces ont appris à côtoyer l'homme là où la nourriture ne manque pas : sur les terrasses des restaurants . Ils gardent les yeux sur toutes les tables et sur leurs clients depuis le bord d'une fenêtre ou du haut d'un buisson. Lorsque l'occasion d'avaler un morceau se présente, les piafs s'aventurent parfois jusqu'au bord de l'assiette. On pourrait presque les toucher ! Est-ce du courage ? De la hardiesse ? Ou simplement de l'opportunisme ?

L'agitation et les piaulements des moineaux sur la terrasse du bistrot attirent l'attention des maîtres de l'air citadin. Quelques pigeons bisets, visiteurs fidèles des lieux fréquentés par l'homme, rejoignent le petit café d'un vol en piqué depuis le haut du clocher. Ils avancent sous les chaises en évinçant les moineaux grâce à leur taille imposante. Sans jamais s'arrêter, ils picorent les miettes en hochant le cou comme des jouets rechargeables.

Corneilles noires ou goélands leucophées s'aventurent plus rarement jusqu'aux terrasses. Plus méfiants et farouches, ils visitent parfois les lieux quand ceux-ci ont été désertés.

C'est quand les ombres s'allongent dans l'air froid du soir que d'autres profiteurs pointent leur museau. Un rat noir ou un renard roux, par exemple. La nuit sombre se révèle pleine de couleurs ! Les hommes dorment, les moineaux aussi, mais sur les terrasses, le festin n'est pas encore terminé…

Un instant en terrasse avec les moineaux, par Federico Gemma

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Pigeonniers contraceptifs

En ville, les pigeons sont un problème. Leurs fientes provoquent de gros dégâts aux monuments et aux biens publics. Paris intra-muros abriterait par exemple 80'000 individus, ce qui fait un pigeon pour 25 habitants . Pour réguler la population de ce colombidé, des communes françaises installent des pigeonniers contraceptifs. Dans ces tours, les oiseaux trouvent à manger et où nicher. Une personne chargée de l'entretien nettoie régulièrement « l'hôtel à pigeons » et secoue les œufs pondus pour tuer les embryons.

Un instant en terrasse avec les moineaux, par Federico Gemma

© Federico Gemma

Adaptés, mais déréglés !

Il semble que les oiseaux d'origine forestière ou montagnarde, sédentaires, omnivores et gré­gaire sont favorisés en ville. Ces urbanophiles investissent beaucoup d'énergie dans leur survie individuelle et moins dans la reproduction. Leur capacité à adapter leur comportement aux modifications du milieu fait leur force.
Les biologistes ont constaté que la mésange charbonnière chante plus haut, plus fort et plus rapidement dans les zones urbaines bruyantes. De même, le merle noir et le rougegorge familier chantent plus tôt à l'aube lorsqu'ils vivent proches des rues éclairées. Dans ces mêmes circonstances, la mésange bleue pondrait ses œufs en moyenne un jour et demi plus tôt dans la saison.

Un instant en terrasse avec les moineaux, par Federico Gemma

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Adieu piaf

Dans plusieurs villes européennes, le moineau domestique, oiseau commun par excellence, voit ses effectifs baisser fortement depuis le début du XXe siècle. Dans les années 1920, la diminution du nombre de chevaux lui a porté un premier coup. Le passereau se nourrissait des restes du fourrage des animaux et aussi des graines récupérées dans le crottin.
Le récent effondrement des populations a des causes multiples. L'augmentation du nombre de chats, la pollution, l'appauvrisse­ment de la diversité des sources de nourriture ou encore certaines maladies contagieuses ne sont que quelques-uns des problèmes mis en évidence par plusieurs étu­des. Il semble même qu'en raison des bruits de la ville, les adultes entendent de moins en moins bien les jeunes crier de faim, ce qui diminue le succès de la reproduction.

Un instant en terrasse avec les moineaux, par Federico Gemma

© Federico Gemma

L'oiseau anthropophile

Le moineau domestique affectionne des milieux très divers, pour autant qu'il dispose d'une source de nourriture régulière et de cavités pour nicher. Des conditions souvent réunies près des constructions humaines ! Passer domesticus a donc suivi l'homme dans son expansion à travers l'Europe de l'Ouest… et même outre-mer ! Sans doute des nostalgiques des ambiances européennes sont-ils responsables de quelques lâchers aux Etats-Unis entre 1851 et 1874. L'espèce a rapidement conquis le pays : en 1943, l'Amérique du Nord comptait déjà 300 millions d'individus.

En pratique, lisez nos conseils pour observer les moineaux au plus près.

Couverture de La Salamandre n°220

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 220
Février - Mars 2014
Article N° complet

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