Mille vies après la mort

Cerf en décomposition / © Alessandro Staehli

Un cortège funèbre d'insectes très spécialisés se dirige vers un ravin. Un cerf vient d'y mourir. Pour eux, la fête commence.

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12 octobre A 9 h 27, le grand cerf est tombé au fond d'un vallon abrupt, loin des regards et des renards. Epilogue tragique d'un ultime combat ou glissade malheureuse ? Mystère.
En tout cas, ses 123 kg de muscles sont promis à une nouvelle vie qui va peu à peu le ramener en terre. L'extinction de son système immunitaire laisse le corps sans défense. C'est rapidement l'émeute chez les bactéries et les champignons. « L'absence d'oxygène dans le corps provoque l'acidification du sang et la dégradation spontanée des tissus » , précise Matthias Gosselin, spécialiste en entomologie forensique à l'Université de Mons en Belgique. A 9 h 52 déjà, une Calliphora se pose sur le cadavre. Cette mouche bleue est le plus rapide de tous les fossoyeurs. « Ce diptère pond ses œufs dans les blessures, les narines, les oreilles et toute autre cavité, là où les tissus sont mous et accessibles. »

14 octobre La carcasse gonfle sous l'effet des gaz dégagés par la putréfaction. La cadavérine et la putrescine font puer l'air à la ronde... Un parfum irrésistible pour les antennes des insectes nécrophages. Les diptères calliphoridés et sarcophagidés et les coléoptères silphidés rendent hommage à la dépouille en y pondant des milliers et des milliers d'œufs. Les funérailles peuvent commencer.
Pendant quelques mois, peut-être jusqu'au printemps si l'hiver est froid, la carcasse se liquéfie de l'intérieur. Elle rancit, coule et empeste terriblement. « Des masses d'asticots chauffent localement la charogne jusqu'à 45°C » , souligne Matthias Gosselin. En plus de tous ceux qui consomment les chairs putrides, un cortège de parasites et de prédateurs s'attaquent aux larves et aux pupes de mouches. Orgie lugubre.

23 avril A force d'aspirer les humeurs du cadavre, les pompes funèbres assèchent les tissus. On ne reconnaît plus le cerf qu'à ses bois. « D'autres spécialistes, comme les dermestes et les ténébrions, viennent ronger la peau et nettoyer le squelette. » Très résistants, les os auront encore besoin de beaucoup de temps pour se transformer en poussière. A moins qu’un gypaète ne passe par là…

Ce cerf a perdu en premier… ses yeux. / © Alessandro Staehli

Par les yeux

Le renard, les vautours et d'autres charognards accélèrent le recyclage des cadavres. Le grand corbeau et d'autres corvidés s'attaquent souvent d'abord aux yeux, comme sur les champs de bataille… Apparemment pour atteindre la cervelle et s'en
repaître.

Mouche verte / © Philippe Lebeaux

Mort foisonnante

Une centaine d'espèces d'insectes peuvent être observées sur un animal entre sa mort et la disparition du cadavre à la fois source de nourriture, territoire de chasse, site de reproduction et abri.

Asticots en migration après leur repas de cadavre. / © Alessandro Staehli

Turbo solaire

Lorsqu'il fait beau, les larves des mouches consomment la chair d'un corps en deux semaines seulement. Par temps froid et pluvieux, il faut jusqu'à deux ans.

Exode larvaire

A la fin de leur vie larvaire, les asticots quittent le cadavre en migrant à quelques mètres de distance pour se transformer en pupe puis devenir adultes.

Satyre puant / © Gary K. Smith / Biosphoto

Déguisement macabre

Le satyre puant est un champignon couvert d'une sorte de mucus sucré à l'odeur fétide. Son but ? Imiter un corps en putréfaction pour attirer des mouches nécrophages et les ravitailler pour qu'elles dispersent ses spores.

Silphe / © Pavel Krásensky

Parents attentionnés

Les silphes pondent leurs œufs sur une boule constituée de chair prémâchée. Ils nourrissent ensuite les larves en digérant ces tissus et en les régurgitant.

Nécrophoridé / © Derek Middleton / Biosphoto

Fossoyeurs

Grâce à leur odorat performant, les coléoptères nécrophoridés détectent les cadavres à très grande distance. Pour nourrir leurs larves, ils sont capables d'enterrer les petites carcasses d'oiseaux et de mammi-fères.

Energy drink

La percolation de liquides putrides sous le cadavre enrichit localement le sol en protéines et en lipides. Une aubaine pour les micro-organismes.

Couverture de La Salamandre n°236

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 236
Octobre - Novembre 2016
Article N° complet

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