L’orchestre du soleil

© Jérôme Gremaud

L’été, temps des festivals en plein air. Notre série de 6 concerts commence. Gagnons une belle prairie de moyenne montagne: la fosse d’orchestre est à nos pieds.

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Bourdonnements rythmés, sifflements montants et descendants, cliquetis aigus : on dirait que c’est l’herbe ici qui bouge et qui chante sous un grand ciel bleu. Il faut y regarder de plus près pour apercevoir une multitude de criquets musiciens cramponnés entre les feuilles et sur les tiges. Leurs couleurs et leurs ornements sont aussi variés que leurs chants.

A chacun son herbe

Les uns et les autres ne se sont pas installés au hasard. Tel criquet qui aime l’humidité se concentre le long d’un ruissellement tari à la fin du printemps. Tel autre, habitué à une herbe grasse, chante là où se tiennent le plus souvent les vaches. Tel autre encore qui a besoin d’une végétation rase se cantonne au sommet d’une butte sécharde. Pour un spécialiste, la combinaison de tous ces indices raconte dans ses moindres détails l’histoire de ce coin de montagne.
Le plus sonore de ces personnages porte bien son nom : c’est le criquet jacasseur, dont les rrrrtch - rrrrrtch - rrrrrtch dominent. Le mâle possède des élytres rigides dont la nervation est joliment agencée en forme d’échelle. Voilà qui explique la puissance et la richesse de son chant. Quand on s’en approche trop, le criquet jacasseur s’envole dans un crépitement provoqué par la vibration des élytres. Dès qu’il s’est posé un peu plus loin, l’insecte recommence dare-dare à pédaler de la patte arrière. Les femelles ne doivent pas le chercher longtemps…

La grenouille des alpages

Le chant des sauterelles, plus discret, est partiellement couvert par le chœur des criquets et si aigu qu’il ne saute pas immédiatement à l’oreille. Et pourtant elles sont là, vert feuille sur vert feuille, presque invisibles dans l’herbe haute.
C’est d’abord un cliquetis aigu, mais très fort, rythmé comme le bruit d’un tuyau d’arrosage automatique. Des strophes courtes puis, quand le soliste prend confiance, un chant qui devient continu. Posons les mains en cornet derrière les oreilles. Hélas, la bête fait silence au moment où nous pensions enfin la localiser. Là, une petite grenouille qui sautille ! Non, c’est elle, la sauterelle invisible : le dectique verrucivore. Verrucivore parce qu’autrefois les humains confiaient leurs verrues à ses solides mandibules.
Robuste, trapu, le jeune dectique se contente d’un régime herbivore. Mais en grandissant il devient un carnassier redouté. La femelle se montre particulièrement agressive. Les criquets larves et adultes comptent parmi ses proies favorites. Si vous n’avez rien à craindre de sa longue tarière, méfiez-vous tout de même de sa morsure presque douloureuse. Et ne posez pas trop longtemps un pull en laine par terre. La femelle du dectique, attirée par le tissu protéiné, risque d’y découper quelques trous…
Le mâle se tient habituellement sur la tige d’une graminée d’où il émet son chant perçant. S’il se sent menacé, il se déplace en ne lançant plus que de courtes strophes. Ou bien il se laisse tout simplement tomber dans l’herbe pour disparaître.

Le cousin des Grecs

Le barbitiste ventru adopte une autre tactique. Cette sauterelle verte au profil de bossu émet un grésillement entrecoupé de ziip sonores qui facilitent sans doute son repérage par les femelles. Mais les prédateurs et les observateurs que nous sommes auront fort à faire pour le trouver : le bougre se déplace sans cesse au ras du sol sous le couvert des herbes.
En Grèce, le barbitiste compte de nombreux cousins. Il semble que ces sauterelles aujourd’hui séparées par des massifs montagneux soient toutes issues d’une souche unique. A partir d’un bourdonnement élémentaire, elles ont chacune évolué en élaborant un chant légèrement différent. Quand la séparation dure, les sauterelles qui parlent deux dialectes différents ne se reconnaissent plus… et donc ne vont plus s’accoupler.

Couverture de La Salamandre n°163

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 163
Août - Septembre 2004
Article N° complet

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