L’oiseau totem

© PIerre Baumgart

C’est une histoire de troncs gris, de ramures brisées, de bosquets impénétrables et de clairières intimes. De fourmis et de myrtilles. De roches et de dolines. Une histoire de froid, de pluie et de neige. Un parfum de Grand Nord, une odeur de taïga. Des immensités à perte de vue. Une nature vaste comme le Jura sauvage. En bas, déjà, le printemps faisait son œuvre. Concert de fauvettes et pouillots, symphonie d’hépatiques et primevères. Mais là-haut, dans ses brouillards épais, l’hiver tardait à mourir.

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Cette histoire-là commence il y a très longtemps, dans les racines profondes de la forêt. C’est une histoire vieille comme la neige de printemps, comme les aiguilles de sapin et le vent dans les branches.

Recouverte par une neige épaisse, lourde et humide, résistait une forêt plus ancienne que le plus vieux des forestiers. Résistait à des vents parfois terribles, à des tornades, à des pluies diluviennes. Une forêt espacée, inégale, faite d’arbres de tous âges et de toutes hauteurs, parfois brisés à mi-tronc ou déracinés. Des épicéas noirs, des sapins aux branches pendantes, quelques hêtres noueux.
Pas un avion, pas un cri. Juste l’appel aigu d’un roitelet. Et la neige partout, par-dessus clôtures et murets. Parfois salie par des traces fatiguées, pinces écartées des chamois pédalant dans la poudreuse, pattes d’un blaireau égaré, pointillé d’un écureuil entre deux arbres.

Mésange Huppée

© Pierre Baumgart

Oiseaux d’hiver

La vie dans le Haut-Jura se fait terriblement discrète en hiver. Peu d’oiseaux survivent toute l’année en altitude. Parmi les montagnards rustiques, les becs-croisés, roitelets et mésanges huppées.

Perdus au milieu d’un hiver infini, quelques plages d’herbe rousse, trois crocus, une morille. Et surtout, sur les buttes blanches, partout de grandes traces d’oiseaux…

Trois longs doigts écartés, la griffe d’un pouce. L’empreinte d’une seconde patte un pas d’enfant plus loin. Puis, sur la mauvaise neige, les traces devenaient as de trèfle ou simples cuvettes qui serpentaient entre les troncs, gravissaient les petites éminences entre les sillons creusés par le frottement de deux lourdes ailes. Des allers et retours, des attentes, des sauts, des envols, des combats… Des empreintes plus petites qui se mêlaient au bal.
Des oiseaux, de grands oiseaux comme des coqs se seraient-ils pavanés ici, d’une butte à une autre ? Et puis, des mégots disséminés de-ci de-là, seuls ou en tas sur la neige. De gros cigares bruns, feutres d’aiguilles digérées teintés de craie à une extrémité ? Autant de crottes lâchées par les danseurs.
Enfin quelques plumes sombres aux reflets mordorés, longues rectrices noires rehaussées de blanc, duvets roux et bruns, rémiges fortes comme des branches : des poules et des coqs s’étaient bel et bien rassemblés en ce lieu secret. Les chasseurs avaient dit vrai.

Empreinte de grand tétra

© Pierre Baumgart

Danse

Les empreintes des grands coqs mesurent 11 à 12 cm de long contre 9 à 10 pour celles des poules. Les enjambées des mâles sont également plus longues et peuvent dépasser les 20 cm. En dansant, les mâles souvent laissent traîner au sol leurs ailes qui dessinent dans la neige deux sillons profonds de part et d’autre de leur piste.

Crotte de grand tétras

© Pierre Baumgart

Cigares

Les crottes du grand coq sont lâchées avec une rigueur de métronome toutes les 12 minutes. Cinq cigares au creux d’une souche ? Une heure d’attente dans le froid…
Ces petits souvenirs feutrés permettent de reconstituer précisément le menu des gros oiseaux. En hiver, ces crottes contiennent essentiellement des aiguilles ; en été elles ont la teinte verte des herbes, et en automne celle, bleue, des myrtilles.

Envol de grand tétras

© Pierre Baumgart

Réunion

Les clairières où se rassemblent les coqs de bruyère attirent également les bécasses. Les mâles chantent en vol à la nuit tombante dans l’espoir d’attirer l’attention d’une femelle : leur appel étrange est composé de trois ou quatre grenouillements graves… puis d’un cri suraigu.

Lumière déclinante. Un nouveau signe encourageant allait confirmer la fin inéluctable de l’hiver : le chant flûté des grives et le refrain métallique des merles à plastron bientôt dissous dans les ombres du soir.

Groo, groo, groo, tsip ! Groo, groo, groo, tsip ! Etait-ce eux déjà ? Non, c’était une bécasse en plein chant d’amour qui passait et repassait au-dessus de la clairière. Une autre, une autre encore, survolaient la vieille forêt. Sursaut. Vacarme de plumes, cri de cochon. Second sursaut. Les chevaliers masqués par l’obscurité étaient de retour dans leur château de neige et d’aiguilles. Toute une nuit d’attente perchés au sommet d’un vieil arbre. Une nuit de nuages sans étoiles. Une forêt qui rêve d’un ballet millénaire. Des grands coqs qui rêvent de leurs poules. Et le silence. Jusqu’au matin.

Duvet de grand tétras

© Pierre Baumgart

Duvet

Chaque plume de grand coq est doublée à sa base d’une plumule de duvet propre à ces seuls oiseaux. Cette particularité rend leur plumage spécialement efficace contre les intempéries.

plume de grand tétras

© Pierre Baumgart

Roue

Les plumes de la queue des grands coqs peuvent dépasser 30 cm de long. Les taches blanches qui les ornent parfois permettent de reconnaître les oiseaux individuellement lorsqu’ils déploient leur grande roue.

Une heure avant le lever du jour, un vieux sapin commençait à claquer du bec. Tetelep tetelep tetelep. Puis retentissait un pop ! comme un coup de bouchon : la valse des grands coqs allait s’ouvrir d’un instant à l’autre.

Coups de bouchon qui se répondent. Fracas d’ailes et volée de plumes dans l’obscurité. Un, deux, trois ? Les coqs les uns après les autres s’envolaient de leur perchoir pour se poser lourdement au creux d’une combe ou sur une branche basse.
Et les oiseaux, comme des automates, commençaient d’interminables allées et venues dans la nuit en produisant un chant étrange, aussi impressionnant que peu mélodieux. Envoûtant peut-être pour eux-mêmes. Claquements de bec qui accélèrent, coup de bouchon soudain suivi par le cisaillement d’une faux. Tetelep tetelep tetelep telep telep pop ! tschi-te-chi-te-chi-te. Une fête aux accents sauvages, une joute sérieuse et solennelle répétée année après année au milieu des mêmes arbres et des mêmes fourmilières.
Souvent se détachait d’abord une ombre chinoise sur fond de neige blanche. Puissante silhouette tendue de la tête à la queue et qui progressait par petits pas saccadés dans un monde sans couleurs. Bientôt la vision disparaissait, noire sur noir, dissoute dans de sombres aiguilles. Plus qu’un signal blanc sur l’épaule et un bec clair qui avançaient sur des rails invisibles.

Duel de grands tétras

© Pierre Baumgart

Sang

Parfois, un oiseau perturbe l’ordre établi en s’avançant vers un de ses voisins. Avancer, reculer en se faisant face à distance. En général, le plus faible abandonne, mais les combats quand ils ont lieu peuvent être sanglants.

Soleil

Les premiers rayons du soleil marquent souvent la fin du ballet. Les coqs replient leur belle roue pour s’assoupir au pied d’un arbre. Puis ils remettent ça pour une ou deux strophes… avant de se disperser silencieusement dans les bois.

Cache-cache en noir et blanc. Puis un peu de brun et de gris venait teinter la lumière de l’aube. Et le coq perché sur une souche chantait inlassablement en faisant la roue.

Un ressort parfois projetait dans les airs l’oiseau au comble de l’excitation : il claquait et grinçait alors à un mètre de haut. Puis trépignait sur place ailes ouvertes avant d’avancer à nouveau droit devant lui. Bifurquait brusquement pour se précipiter sur l’un de ses rivaux. Les deux s’observaient, se toisaient en hérissant le cou. Cris de sanglier, plumages gonflés de rage. Caroncules rouges de colère, barbichettes dressées, becs prêts à frapper. Avançaient, reculaient, avançaient encore dans un étonnant pas de deux. Plumages qui se plaquaient... et les oiseaux frappaient, les coups et les plumes volaient. Un gros paquet noir qui roulait par terre. Le dominant enfin qui se pavanait. Et le trouble-fête disparaissait queue basse. Putsch avorté. Ce théâtre d’ombres durait des semaines. Tous les matins d’avril et de mai les coqs surexcités se rassemblaient au même endroit, établissant jour après jour et pendant des heures une stricte hiérarchie, la remettant parfois brutalement en question. Chanter, danser, menacer comme dans un épuisant rite de passage. En attendant la visite des poules.

dessin de grand tétras

© Pierre Baumgart

Avant l’aube

Le ballet des coqs a lieu les matins du début d’avril à la fin du mois de mai. Une heure avant le lever du jour, les oiseaux noirs se posent sur leur poste de chant et commencent à jauger de la voix leurs voisins.

Par les matins de mai, les poules signalaient soudain leur présence par quelques bak-bak-bak sonores. Perchées au sommet des arbres, elles rejoignaient les mâles pour une partie fine de basse-cour.

Enfin elles étaient là et leur arrivée survoltait les danseurs. Désormais, tout allait se jouer en quelques matinées électriques.
Elle, deux kilos de plumes finement mouchetées de brun, de roux et de blanc. Lui, le double de son poids, en train de faire la roue avec ses barbichettes et caroncules. Le même oiseau, vraiment ? Oui, sauf que chez les grands tétras, une stricte répartition des tâches avait au fil du temps creusé les différences entre les sexes. Aux mâles les parades interminables pour intimider les rivaux et faire preuve de leur vigueur. Dans le seul but de féconder les poules. A ces dernières le soin de pondre et d’élever les nichées en toute discrétion. L’un le plus visible possible, l’autre fondue dans le sous-bois grâce à un camaïeu parfait.
D’emblée, le mâle dominant marquait des points en talonnant les poules. Jusqu’au moment où l’une d’entre elles s’offrait, plaquée au sol et ailes écartées… avant de repartir pour quelques mètres, de se remettre en position, de décamper à nouveau avec le coq transi à ses trousses… Un petit jeu épuisant pour ce dernier, parfois conclu par une étreinte rustique de quelques secondes.

poule de grand tétras perchée sur un arbre

© Pierre Baumgart

Perchées

Pratiquement invisibles le reste de l’année, les poules un beau matin signalent leur présence par des cris sonores. Les coqs s’arrêtent net, puis deviennent comme fous.

Courtisées

Piétiner derrière les poules, surveiller les rivaux : les coqs à ce jeu-là s’épuisent et les poules souvent se font désirer. Ce sont elles qui choisissent le mâle qui pourra les féconder, en se plaquant au sol devant lui, ailes écartées. S’il s’approche trop vite, elles repartent en trottant…

Dans la confusion, les autres coqs souvent profitaient de la mêlée. A force d’avoir un œil à tout, le champion du tournoi passait plus de temps à écarter ses rivaux qu’à piétiner derrière les poules.

Parfois, l’une des femelles s’égarait près d’un jeune coquelet. Inexpérimenté, celui-ci se précipitait trop vite sur la femelle effarouchée qui se dérobait. Pas de doute : à huit ou dix ans, un coq dans la fleur de l’âge savait mieux s’y prendre qu’un freluquet de trois ans à peine…
Ainsi mâles et femelles se rencontraient-ils en quelques places secrètes de la vieille forêt. Après le départ des poules, les coqs continuaient leurs joutes durant plusieurs semaines. Les femelles, pendant ce temps, dispersées aux alentours, déposaient un petit trésor d’œufs au pied d’un rocher ou d’un grand arbre.
Déposaient. Mais souvent ne déposent plus. Car le mythe du grand coq a été rattrapé par la réalité des hommes. Et, les unes après les autres, les forêts ont fait silence.

Couverture de La Salamandre n°161

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 161
Avril - Mai 2004
Article N° complet

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