Attention, surcharge d’azote !

Dopée par l'azote atmosphérique, Candelaria concolor est l'une des espèces qui prolifèrent en ville. / © Mathias Vust

Certains lichens recolonisent le centre des villes. Mais ce qu'ils racontent de l'air que nous respirons n'est pas forcément rassurant.

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« Depuis une quinzaine d'années en tout cas, les murs et les écorces de nos villes jaunissent ! » Spécialiste des lichens à Genève, le botaniste Philippe Clerc constate le véritable boom de quelques espèces de lichens particulièrement vigoureuses qui sont souvent de couleur jaune. En fait, que ce soit à Genève, à Lausanne, à Lyon ou à Paris, partout les murs urbains racontent la même histoire.

D'abord le soufre, puis l'azote

Il y a cinquante ans, on ne trouvait pratiquement plus un seul lichen au centre des grandes agglomérations. La faute au dioxyde de soufre produit par la combustion des huiles de chauffage et des moteurs diesel. Heureusement, l'adoption d'un mazout pauvre en soufre et l'emploi de filtres ont amélioré la situation. Ainsi, les lichénologues ont pu minutieusement cartographier le retour des lichens dans les secteurs désertés. Car la répartition de ces organismes plus ou moins sensibles reflète très précisément la qualité de l'air.
En même temps, on est en train de se rendre compte que ce ne sont pas les lichens d'autrefois qui reviennent, mais de nouvelles espèces auparavant peu répandues. Le biologiste Mathias Vust termine actuellement une grosse recherche sur le sujet également à Genève (> La tournée des cimetières). « J'ai minutieusement comparé d’anciennes données d'herbiers de la fin du XIXe siècle avec les lichens que l'on trouve actuellement. Le contraste est saisissant, notamment à cause du développement récent des espèces nitrophiles favorisées par les fortes concentrations en polluants azotés dans l'atmosphère urbaine. » Cette évolution spectaculaire se produit même à la campagne. D'après Philippe Clerc, seul le cœur des grands massifs forestiers entretient un microclimat qui échappe à cette évolution générale. « Et les montagnes, évidemment ! » Ainsi la pollution change-t-elle de nature. L'azote en excès remplace le soufre. Et les lichens réagissent.

Dioxine, métaux lourds et réchauffement

A Lyon, des chercheurs du bureau d'étude Evinerude s'intéressent aux émanations toxiques produites par les usines d'incinération. Dans ce cas également, les lichens sont des bio-indicateurs très fiables. Muriel Botton et ses collègues sont mandatés par la Direction générale de l'environnement, de l'aménagement et du logement de plusieurs régions de France pour prélever des lichens à proximité des grandes cheminées de combustion. « Nous surveillons les retombées en dioxine et en métaux lourds. Or les lichens sont des minicapteurs ultrasensibles. Ils délivrent des informations bien plus utiles que les mesures d'émission officielles. » Le lichen révèle en effet la concentration des polluants à un endroit donné en fonction des vents et de la topographie... au lieu d'une donnée théorique à la sortie d'une cheminée.
Et le réchauffement ? Va-t-on au-devant d'un nouveau bouleversement de la flore lichénique ? C'est probable. Un suivi de longue haleine mené aux Pays-Bas depuis 1979 confirme l'extension spectaculaire des espèces tolérantes à l'azote, mais il montre aussi très clairement depuis 1995 un déclin des espèces des climats plutôt froids au profit de lichens à répartition thermophile, voire subtropicale. Nouveaux bouleversements en vue.

La tournée des cimetières

10 ans, le temps qu'il aura fallu pour boucler une première liste rouge des lichens à l'échelle d'un canton. A Genève, le botaniste Mathias Vust est en train de terminer ce travail pour lequel il a compilé et analysé 3000 échantillons d'herbier, échantillonné 140 points de croisements de coordonnées kilométriques, visité pratiquement toutes les réserves naturelles et les bords de rivière du canton ainsi que les 60 cimetières genevois. Premier bilan ? La flore des lichens a radicalement changé entre la fin du XIXe siècle et aujourd'hui. Ce travail a fait passer le nombre d'espèces actuellement connues de 284 à près de 400 dont une moitié introuvable dans les anciens herbiers. En revanche, près de 200 espèces d'autrefois auraient disparu.

Entre l'air et la pierre

« Les lichens sont des champignons qui vivent en symbiose avec une population d’algues vertes ou de cyanobactéries microscopiques. Le champignon c'est la maison, et l’algue une locataire qui paie son loyer avec des sucres produits par photosynthèse. Cette biologie particulière permet aux lichens de survivre sur la roche nue ou sur des écorces. Mais elle entraîne aussi une forte sensibilité à la pollution atmosphérique. Les lichens concentrent les polluants jusqu'à un certain seuil au-delà duquel le fragile équilibre symbiotique sera détruit. Leur grande longévité renforce encore l'effet cumulatif des polluants absorbés. »

Philippe Clerc, Conservatoire et Jardin botaniques de Genève

Le lichen Xanthoria elegans accroché à un rocher. / © Gilbert Hayoz
Couverture de La Salamandre n°217

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 217
Août - Septembre 2013
Article N° complet

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