Les reines de la nuit

On les croit esclaves du soleil avec pour seul horizon les herbes de la prairie. Grossière erreur : certaines sauterelles chantent toute la nuit, parfois même du sommet des arbres.

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Dans la fraîcheur du soir retentit soudain un chant aigu et cristallin. La canicule est oubliée. La nuit va tomber. Il est temps d’explorer lisières et ronciers à la recherche de la grande sauterelle verte.
La bête mesure quatre respectables centimètres de la tête au bout de l’abdomen, auxquels il faut ajouter des antennes une fois et demie plus longues. Pour la femelle, comptons encore un poignard recourbé à l’arrière du corps pour enfoncer ses oeufs dans le sol.

Sur les arbres

Pour l’instant, c’est plutôt en hauteur qu’elles se tiennent. Les mâles chanteurs, excellents voiliers, s’installent parfois au sommet des arbres. Heureusement, ils préfèrent en général se tenir à notre portée, à un ou deux mètres du sol. Une fois le concert commencé, ils peuvent rester fidèles au poste toute la nuit sans bouger une antenne.
L’obscurité est lourde d’invisibles menaces: chanter aussi longtemps au même endroit n’est pas sans danger. Les chauves-souris savent repérer leurs proies à l’oreille. Chouettes et hiboux aussi. Les sauterelles ne représentent pas moins des deux tiers des proies rapportées au nid par le hibou petit duc.

A tâtons

La nature a bien réparti les risques : le mâle se
trahit par son chant, mais, au cœur des fourrés, sa coloration verte le rend presque invisible, même dans le faisceau d’une lampe de poche. La femelle se tait et elle bat la campagne à la recherche d’un partenaire. Seuls les mouvements de ses longues pattes peuvent la trahir.
Durant ses pérégrinations nocturnes, elle se guide essentiellement au toucher grâce à ses antennes interminables qui explorent en permanence l’espace autour d’elle. Leur surface sensible lui signale la présence éventuelle d’un criquet endormi qui sera promptement dévoré. De même, c’est la vibration d’une tige contre ses pattes qui lui permettra de localiser le mâle plus sûrement que son ouïe.

La belle verte

Non loin de là vit un autre noctambule : le phanéroptère porte-faux. Autant la grande sauterelle verte dégage une impression de robustesse, autant cet insecte-là est construit tout en finesse. Sa silhouette si fragile, son vert si végétal, ses mouvements si lents et précautionneux, tout fait que cet étonnant insecte semble sur le point de se transformer en feuilles.
Le phanéroptère, contrairement à la plupart des sauterelles, est presque entièrement végétarien. Ce sont les feuilles de ronce qu’il préfère. Quant aux œufs, la femelle les pond en glissant sa tarière dans l’épaisseur même d’une feuille de prunellier. L’opération est presque chirurgicale: la sauterelle doit se recroqueviller pour guider son sabre denté avec ses mandibules.
Et voilà dans un bruissement d’ailes que le phanéroptère disparaît. Nous nous retrouvons seuls dans la nuit noire, avec pour toute compagnie le griii-griii des grillons d’Italie. Se peut-il vraiment que des danseuses vertes peuplent ces buissons ? N’avons-nous pas rêvé ?

Couverture de La Salamandre n°163

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 163
Août - Septembre 2004
Article N° complet

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