Les gagnants et les perdants

La pie-grièche grise (à gauche) disparaît de Suisse en 1986. Elle est en danger en France. En même temps, le guêpier (à droite) colonisait l'Europe centrale. Le noir et blanc laisse la place à la couleur... / © Jari Peltomaki (à gauche), Kilimandjaro (à droite)

Trente ans. Une seconde dans l'histoire de la Vie. Mais depuis que l'homme s'en est mêlé, tout semble changer très vite en termes de biodiversité. Trop vite ? Est-il encore temps d'agir? Analyse.

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Scientifiques, ONG, « people » aussi parfois : de nombreuses voix portent depuis quelques années la biodiversité à la lumière des médias et des consciences publiques et politiques. Leur objectif ? Stopper le déclin des espèces. Dans le monde, mais aussi à notre porte, car le terme d’« espèce menacée » n’est plus, et de loin, réservé à des plantes ou à des animaux exotiques.
Les sommets de Rio, en 1992, puis de Johannesburg dix ans plus tard posaient des jalons encourageants. Hélas, en 2010, la convention mondiale sur la biodiversité de Nagoya a un méchant goût d’échec : la diversité biologique est toujours sur la mauvaise pente. « Les objectifs internationaux sont peu ambitieux et rarement atteints », déplore Bertrand de Montmollin, président du comité suisse de l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Comptages et recomptages

Toutefois, peu d’espèces ont déjà complètement disparu de nos régions. « Oui, mais il faut considérer que de nombreux groupes d’espèces sont mal connus, comme les invertébrés par exemple, et que des espèces ont pu disparaître avant même d’avoir été recensées. La pérennité de nombreuses autres est sérieusement compromise » , précise l’expert. Devant la difficulté à suivre et évaluer l’état de santé de la planète, on dénombre effectivement surtout les espèces les plus aisées à observer : la faune vertébrée, les papillons, les plantes à fleurs ou encore les champignons.

Le sol abrite une biodiversité abondante et sous-estimée, comme les cloportes par exemple. / © Alessandro Staehli

Recenser l'ensemble de ce patrimoine, c’est la mission, en France, du directeur du Service du patrimoine naturel au Muséum de Paris, Jean-Philippe Siblet. Son outil ? « L’inventaire national du patrimoine naturel. Un système d’information et de synthèse sur la biodiversité française qui compte près de 13 millions de données. Nous nous appuyons sur une collaboration avec de nombreuses institutions et associations. » Mais ces espèces, combien en existe-t-il sur un territoire comme la Suisse ou la France ? Difficile à dire. Rien que pour les insectes, on avance le chiffre incroyable de 35’200 espèces sur l'Hexagone, 4900 plantes indigènes et 1000 vertébrés dont 400 en milieux marins. En Suisse, au territoire plus réduit, on estime qu'il existe 50'000 espèces au total, dont par exemple 219 oiseaux nicheurs et 47 arbres indigènes.
Au-delà de ces chiffre qui forment la pointe de l'iceberg, combien d’inconnus à découvrir parmi les champignons et les bactéries, ou grâce aux études génétiques et taxonomiques ? « La question n’est finalement pas tant de savoir combien il y a d’espèces, mais de mesurer l’état des écosystèmes qui les abritent et leur résilience face aux menaces multiples » , tempère Jean-Philippe Siblet.

Les catalogues de la peur

C’est là qu’intervient la fameuse UICN. Une de ses tâches, ô combien importante, est de définir les risques de disparition qui pèsent sur chaque être vivant. Un degré de menace codifié dont l’inventaire constitue ces cauchemardesques Listes rouges. L'outil est décliné au niveau mondial ou à l’échelle de chaque pays, voire même parfois d’une région. Tout le monde connaît ainsi la notion d’espèce en danger, un moyen reconnu de sensibilisation du public et des décideurs.

Pour autant, les chiffres restent alarmants. « En Suisse, 3740 espèces – plus du tiers des espèces évaluées – sont menacées. Cette proportion s’élève à presque 50% si on y ajoute les espèces dites potentiellement menacées » , s'inquiète Bertrand de Montmollin, président du comité suisse de l'UICN. Les causes sont nombreuses, et bien connues : artificialisation des espaces naturels, changement climatique, pesticides et micropolluants... Les pratiques agricoles, que ce soit leur intensification dans les zones de plaine ou au contraire la déprise agricole dans les zones de montagne, sont clairement pointées du doigt par le scientifique.

L'onychogomphe à crochets a disparu de Suisse en 1979. Ses derniers bastions étaient le long du Rhin et près de Villeneuve (Vaud), dans le bassin lémanique. / © Giorgio Buzi

Côté français, Jean-Philippe Siblet voit apparaître le spectre d’un relâchement des consciences. « Le fossé entre le discours pro-biodiversité et la réalité des actions n’a jamais été aussi grand. La crise économique actuelle pourrait marginaliser encore les considérations environnementales dans les pays occidentaux au profit de l’efficacité politique, financière et mercantile. »

Entre les brumes, l'espoir

La menace d'un brouillard persistant sur la communication en matière de biodiversité est réelle. Et le tohu-bohu permanent de la nature qui nous entoure n’arrange rien. Les chiffres peuvent être trompeurs, en mauvaise comme en bonne nouvelle. Il est tout aussi difficile de les interpréter pour un chercheur que de les utiliser pour sensibiliser l’opinion.
On connaîtrait par exemple 42 espèces animales « arrivées » en Suisse depuis 1900, contre 23 espèces disparues. Un bilan mathématique qui paraît positif, peut-être un peu abusivement. « Il faut clairement différencier la réapparition d’espèces qui étaient indigènes, comme le saumon dans le Rhin, et les introductions d’espèces dites néo­­­­biontes, qui peuvent devenir invasives et problématiques », prévient Bertrand de Montmollin.
Les espèces qui arrivent suscitent en outre des réactions nuancées. Le retour de prédateurs comme le loup et l’ours est souvent perçu comme un problème. L’apparition d’espèces méditerranéennes dans les régions où elles étaient inconnues comme le signe d'un dérèglement climatique en marche.

L'impatiente glanduleuse est originaire de l'Himalaya. Invasive, elle se propage rapidement et évince les espèces indigènes des rives de cours d'eau et des forêts. / © Lea Mischler

Dans l'œil du grand chat

Alors, des signaux positifs? « Le renforcement des réglementations, l’extension du réseau d’aires protégées, une meilleure considération de la biodiversité dans les politiques agricoles... Voilà quelques raisons d’espérer », s’encourage Bertrand de Montmollin.

Nos grands-parents auraient-ils pu imaginer que l’on puisse aujourd’hui se promener sous le regard du lynx, sous l’ombre d’un vautour moine ou au bord d’une rivière peuplée de castors ou de loutres ? Il y a trente ans, c’était tout bonnement impensable de côtoyer ces vedettes naturelles. « Voyez le faucon pèlerin. Au bord de l’extinction en France dans l'après-guerre, il a recolonisé pratiquement tous les biotopes disponibles, notamment suite à l’abandon du DDT en agriculture. Au point de coloniser Paris ! Et la cigogne blanche atteint aujourd’hui des effectifs totalement inespérés il y a 20 ans » , s’enthousiasme Jean-Philippe Siblet.
De part et d’autre de la frontière, on salue encore les victoires associatives, « qui permettent d’atteindre des objectifs impossibles ou de sauver des causes perdues », et on mise sur la jeune génération. Beaucoup plus avertie, elle saura anticiper au lieu de réagir. Nos deux scientifiques en sont convaincus.

La biodiversité pour les Nuls

La biodiversité est un terme efficace pour communiquer sur la nécessité de respecter notre environnement, mais c’est une notion complexe. Il y a en effet plusieurs millions d’espèces animales et végétales sur Terre, que l'évolution transforme en permanence. Aujourd'hui, on n'en connaît sans doute pas même un dixième. L'émergence de nouvelles espèces — la spéciation — et les extinctions bousculent sans cesse les comptes.
Pas facile même pour les scientifiques de s’y retrouver. D'autant que la biodiversité ne se résume pas aux espèces. Leur nombre est une information qui compte, mais la richesse de leurs habitats et leur variabilité génétique sont tout aussi importantes à considérer. Sans oublier la multitude des interactions entre les organismes d’une part et entre ceux-ci et leur milieu d’autre part.

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Couverture de La Salamandre n°218

Cet article est extrait de La Salamandre
n° 218
Octobre - Novembre 2013
Article N° complet

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