L’épi qui changea le monde

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Et si c'était lui qui nous avait domestiqués ? Confidences d'un plant de blé un brin décalé.

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Je suis une herbe frêle qui plie sous le vent. Et pourtant mon destin prodigieux a changé la face du monde. Il y a dix mille ans, je poussais en rangs dispersés dans les prairies sauvages d'une région que vous avez curieusement découpée entre Israël, Syrie, Anatolie et Irak. Et aujourd'hui, la graminée insignifiante que j'étais est devenue un végétal planétaire. Dans ce laps de temps extrêmement court, vous avez complètement transformé mon anatomie, tout comme celle de mes cousins orge, riz ou maïs pour nous cultiver à grande échelle dans le monde entier. Chaque année, vous me semez sur 2,25 millions de kilomètres carrés. Autrement dit, jamais le soleil ne se couche sur mon empire immense. Je suis la reine des céréales.

En vérité, mon ascension vertigineuse raconte votre propre histoire.

Pendant 2,5 millions d'années, un étrange singe plus ou moins nu s'est borné à vivre de la chasse et surtout de la cueillette. En petits groupes, ces humains nomades exploitaient une palette extraordinairement variée d'aliments, grâce à une connaissance intime de leur environnement sauvage. Et puis, peu à peu, certains ont changé leur mode de vie. Ils se sont spécialisés, jusqu'à me consacrer l'essentiel de leur temps et de leur énergie du matin au soir. Car le blé est une plante exigeante : il faut me planter, m'arroser, arracher les autres herbes, débarrasser les champs des cailloux de toutes sortes et recommencer dès le lendemain. C'est ce que vous appelez la révolution agricole, le plus grand bouleversement de l'histoire humaine.

A ce moment fatidique, le spectre de votre alimentation s'est limité pour l'essentiel à quelques dizaines d'espèces animales et végétales progressivement domestiquées. En êtes-vous devenus plus heureux ? Ce n'est pas sûr. Chaque jour, l'agriculteur traditionnel doit consacrer beaucoup plus de temps et de sueur pour sa subsistance qu'un chasseur-cueilleur. Il a moins de répit pour se reposer, pour entretenir ses liens sociaux. Son alimentation peu variée le rend plus vulnérable aux carences et maladies de toutes sortes. Et surtout, son destin est suspendu à la bonne fortune des récoltes. Voilà que le futur devient angoissant.

Vos savants ont prouvé que l'invention de l'agriculture a d'abord fait chuter l'espérance de vie des hommes et des femmes. Qu'elle a multiplié les pathologies de toutes sortes. Vivre des plantes et des animaux domestiqués a rendu la vie dure à vos ancêtres de manière individuelle, mais en même temps, elle vous a permis de vous multiplier d'une manière phénoménale. D'enchaîner les inventions, de bâtir vos premiers empires.
Avant ce bouleversement, vous étiez sans doute à peine cinq à huit millions d'êtres humains. Votre population était très stable, limitée par les ressources naturelles et équilibrée par divers moyens de contrôle des naissances. L'agriculture a tout changé en recouvrant la Terre d'une marée d'êtres humains. Il y a deux mille ans, vous étiez déjà 250 millions de cultivateurs, alors qu'il ne restait plus qu'un ou deux millions de chasseurs-cueilleurs, essentiellement en Australie, en Afrique et en Amérique. Combien en subsiste-t-il en ce XXIe siècle face à la multitude de paysans, puis d'ouvriers, puis de consommateurs, puis de tous ces singes habillés qui passent leurs journées devant d'étranges et irréelles fenêtres de lumière ?
On dit que vous m'avez domestiqué, moi le blé. Foutaises ! C'est moi qui vous ai domestiqués, qui vous ai convaincus de me choyer et de me planter à perte de vue. N'êtes-vous pas devenus mes esclaves servants ? Mais comment tout cela a-t-il commencé ?

Avant

Chasseurs cueilleurs - La Salamandre

© Christophe Courteau /Naturepl.fr

Le chasseur-cueilleur vit en groupes familiaux nomades mais parfois aussi établis en petits villages plus ou moins permanents. Il exploite un spectre d'aliments très variés et s'adapte aux fluctuations des ressources en se déplaçant si nécessaire sur de grandes distances. La densité de la population humaine est très faible, ce qui n'empêche pas nos ancêtres d'exterminer de nombreuses espèces sauvages de grande taille qui se reproduisaient lentement : mammouth ou rhinocéros laineux en Europe. Paresseux géant, mastodonte ou tigre à dents de sabre lors de notre arrivée en Amérique du Nord.

Après

Les premiers agriculteurs du néolithique - La Salamandre

© PHOTOMONTAGE /Naturepl.fr

L'agriculteur vit en groupes généralement sédentaires et de plus en plus populeux. La démographie humaine peut croître rapidement. Bientôt les premiers royaumes, les premières élites nourries par une multitude de paysans. La révolution agricole sépare le monde entre le sauvage non maîtrisé par les hommes et donc redouté et d'autre part l'espace domestique. De hautes palissades délimitent désormais l'un et l'autre. A l'extérieur, vivent les loups vénérés comme des frères par les chasseurs-cueilleurs, mais que les bergers diabolisent… A l'intérieur dorment les chiens, loups domestiqués et dressés pour protéger les troupeaux de leurs cousins sauvages.

Découvrez la suite de notre dossier sur les graminées, les herbes essentielles.

Couverture de La Salamandre n°246

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 246
juin - juillet 2018
Article N° complet

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