Le trafic des cabris

Deux cabris transportés à dos de contrebandier à destination des Alpes suisses. / © Arnaud Fréminet

L'histoire se passe en 1906. Un contrebandier avance furtivement entre pierriers et pâturages. Dans sa hotte, un trésor qui vaut de l’or : deux bouquetins nouveau-nés dérobés au roi d’Italie.

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Depuis plusieurs semaines, un homme originaire d’Aymavilles, un village situé dans le Val d’Aoste, piste patiemment un petit troupeau d’étagnes sur les versants raides de la Grivola. C’est sur ce massif culminant à presque 4000 m que vivent les derniers bouquetins des Alpes. Tous les soirs, l’Italien suit les femelles jusqu’à leur remise nocturne, ce qui lui permet de les retrouver le lendemain. Il se déplace avec prudence, car des dizaines de gardes-chasses de Victor-Emmanuel III surveillent ce district réservé à la chasse du roi. Le braconnage y est puni par une lourde amende, voire de la prison.
Un après-midi, une femelle au ventre rebondi quitte ses compagnes. Elle cherche un endroit calme et sûr où mettre bas. Le Valdôtain la suit pas à pas. Plusieurs jours plus tard, peu après qu’il l’a rejointe à l’aube, l’étagne paraît nerveuse. Elle s’assied, se relève, se recouche et tourne en rond. Le grand moment est arrivé. Après une heure de travail, elle accouche d’un joli petit cabri.
Caché derrière un gros bloc, le braconnier attend que la mère lui donne le colostrum, ce premier lait essentiel au nouveau-né très riche en protéines et en anticorps. Puis, lorsque la femelle s’éloigne un instant pour brouter quelques graminées, le montagnard bondit sur le chevreau. En un instant, celui-ci est enveloppé dans une couverture et disparaît dans le sac à dos du ravisseur.
De retour au village, l’homme cache son butin dans une rastrelliera, un abri en pierres où se trouve un autre cabri kidnappé auparavant. Deux fois par jour, sa fille rejoint discrètement la planque avec une chèvre pour allaiter les jeunes bouquetins.
Deux semaines plus tard, le contrebandier entreprend un voyage périlleux au clair de lune pour apporter cette précieuse marchandise à ses acquéreurs suisses. Il décide d’éviter le col du Grand-Saint-Bernard, contrôlé jour et nuit par des gardes-chasses royaux, pour rejoindre le Valais par la Fenêtre de Durand, un col peu fréquenté qui culmine à 2800 m d’altitude.
Durant tout son périple, les têtes des deux cabris curieux dépassent de la hotte en paille. Contre sa poitrine, toujours au chaud, l’homme a une bouteille de lait pour nourrir les jeunes bouquetins. Il la remplit le plus souvent possible grâce à la collaboration rémunérée de quelques bergers qui lui laissent traire une chèvre en chemin…

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Avec la disparition du bouquetin, les Alpes perdent l’un de leurs plus beaux symboles. Il n’en reste plus qu’en Italie dans les chasses
royales du Val d’Aoste et peut-être quelques individus en France, abrités des braconniers par les plus hauts sommets de Vanoise. Les Suisses sont les premiers à vouloir le réintroduire mais, malgré plusieurs tentatives diplomatiques, les rois d’Italie refusent toute collaboration. Il faudra se résoudre à obtenir des bouquetins de manière illégale. Les premiers cabris arrivent ainsi en Valais déjà dans les années 1870.
Bientôt, le marché s’élargit à un véritable réseau de braconniers et contrebandiers valdôtains. Deux cents cabris auraient été importés illégalement en Suisse jusqu’en 1938. Ils sont les ancêtres de presque tous les bouquetins actuels.

Couverture de La Salamandre n°225

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 225
Décembre 2014 - Janvier 2015
Article N° complet

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