Le silence des coqs

© Gilbert Hayoz

En 30 ans, presque partout, forêt après forêt, les grands coqs de bruyère se sont tus. Un déclin inéluctable ?

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8 septembre 1998, Chasseral. Un grand tétras comme fou parade sur la route. Plus de rivaux, plus de femelles. C’est sur les promeneurs qu’il finit en désespoir de cause par décharger son agressivité. Pathétique, l’oiseau perdu fait la roue en les menaçant. Finalement, l’ornithologue Willy Thönen repousse doucement le coq hors de la route. On ne l’a plus jamais vu dans la région. Ni lui ni aucun de ses semblables.
Dent-de-Vaulion, Raimeux, Tête-de-Ran, Chau­mont, Petit Risoux… Partout les places de chant jurassiennes ont fondu comme neige au soleil. Dans les Préalpes c’est encore pire : les coqs ont disparu du Chablais valaisan, il n’en resterait plus que quelques-uns en Gruyère ou en Haute-Savoie.

Résistance

En 1970, une première enquête estime le nombre de coqs à 1’100 pour toute la Suisse. Ils ne sont plus que 550 en 1995, 450 en 2001. Les grands esprits de la forêt ne chantent plus à l’orée des villages. Leurs appels millénaires ne résonnent plus que dans quelques sanctuaires reculés. Les dernières grandes places de chant se concentrent dans le canton de Schwytz, en Engadine et surtout dans le Jura vaudois. C’est là, disséminée de La Givrine au Mollendruz, que résiste la plus grande population d’un seul tenant, avec une soixantaine de mâles chanteurs.

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Vosges

Jura

Préalpes

avant 1970

1985

2000

Oubli

Même dans cette région, l’image du grand coq de bruyère est devenue aussi poussiéreuse que l’oiseau qui trône empaillé dans un bistrot du Brassus. On n’en parle pas, on n’en voit plus. « Le coq n’est plus qu’un bon prétexte des écolos pour nous empêcher de vivre. » L’affaire paraît entendue.
Pourtant, malgré ce désintérêt, ils chantent toujours. Et c’est là plus que partout ailleurs qu’ils ont peut-être encore une chance.
Mais que faire ? Et d’abord, pourquoi cet effondrement spectaculaire ? Comment trouver les clés de ce déclin ?

Coqs fous…

grand tétras

© A. Kammermann

Certains grands coqs perdent parfois toute peur de l’homme et peuvent devenir agressifs. Ces oiseaux surexcités finissent généralement assommés par un bâton ou tués par un chien.
Il semble que les coqs qui présentent ce comportement aberrant n’ont pas eu assez de contacts avec leurs congénères. Un manque de repères qui leur fait prendre d’innocents promeneurs pour des rivaux.
Quand les cas de coqs fous se multiplient dans une région, c’est que, trop peu nombreux, ces grands oiseaux sont au bord de l’extinction.

Bâtards

Dans les Préalpes, l’ancienne répartition des grands coqs coïncide avec celle de leur petit cousin, le tétras-lyre ou petit coq (p. 33). Quand il n’y a plus de grands danseurs, leurs poules esseulées sont parfois attirées par les ballets matinaux des petits coqs. Une union contre nature qui produira un curieux oiseau hybride. Un « vilain petit canard » stérile dont les gargouillements étranges et les gesticulations désordonnées perturberont pour quelques années le rituel des tétras-lyres. Le chant du cygne.

Empaillés

grand tétras empaillés

© S. Sachot

Jusqu’à l’interdiction de cette chasse dans les années 70, quelques dizaines de passionnés parcouraient à la fin de l’automne les forêts jurassiennes fusil à la main dans l’espoir de ramener d’excellentes dindes de Noël. La chasse au grand coq, si elle n’a certainement pas arrangé les choses, n’explique pas le déclin subit de cet oiseau. Son interdiction a peut-être coïncidé avec le début du désintérêt de nombreux Jurassiens pour leur oiseau mythique.

Disparus

Depuis 30 ans, le grand coq a inexorablement disparu de la plus grande partie de son aire de répartition. C’est la survie de ses derniers sanctuaires qui est aujourd’hui en jeu. A noter que, depuis 2000, la situation s’est encore sensiblement aggravée aussi bien dans les Vosges et le Jura que dans les Préalpes.

Couverture de La Salamandre n°161

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 161
Avril - Mai 2004
Article N° complet

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