Le poignard du sphex

Le sphex qui traîne sa proie paralysée vers son antre réalise un exploit physique. De plus, il est capable de contourner des obstacles sans perdre son cap. / © Jérôme Gremaud

Retour au soleil dans une pinède clairsemée au sol sableux. Un insecte rouge et noir au vol rapide survole les herbes rases : le sphex est en chasse et les criquets n’ont qu’à bien se tenir…

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Dans la tiédeur de l’après-midi s’active au-dessus d’un chemin de terre tout un cortège d’insectes pressés. Sur le sol, une multitude de petits cratères ouverts ou rebouchés témoignent de leur méticuleuse industrie. Cerceris rayé, ammophile au fin pédoncule, bembix brillant, pompyle aux ailes fumées, voilà le gang des guêpes fouisseuses.

L’agonie

Les méthodes sont aussi sophistiquées qu’inquiétantes. Ces chasseurs paralysent leurs prises avant de les enfermer dans une cellule en compagnie d’un de leurs œufs. Dans l’obscurité, leur larve se nourrira de la proie vivante, épargnant ses organes vitaux le plus longtemps possible pour disposer de viande fraîche jusqu’à sa métamorphose. Un vrai cauchemar pour les chenilles, les mouches ou les araignées qui peuplent cette terre aride: chacune court le risque de se retrouver la proie d’un type particulier de guêpe solitaire.
Les criquets ne sont pas oubliés. Voici justement la guêpe qui va les prendre en chasse. Vêtu de noir et de rouge, le sphex exhibe le corps poilu et les pattes interminables d’une araignée. Son corps est étranglé en son milieu en un fin pédoncule encore plus ténu qu’une patte. Nerveuse, musclée, la femelle du sphex est une vraie athlète.

La cellule

En ce moment, toutes ailes vibrantes, la guêpe est en train de creuser un trou dans le sable. Ses pattes antérieures munies de peignes lui font office de pelle. L’insecte fore patiemment une galerie coudée avant d’en boucher l’entrée avec quelques grains de sable. La cellule est prête, ou presque.
Et puis soudain le sphex décolle d’un vol décidé. L’insecte survole les alentours à une vingtaine de centimètres de hauteur. Il prend des repères, s’oriente soigneusement avant de partir en chasse. On le comprend : dans quelques minutes ou quelques heures, il devra retrouver son terrier à coup sûr...

La chasse

Le sphex pressé s’arrête de temps à autre pour butiner un peu de nectar, mais son temps est surtout consacré à la recherche des criquets qui nourriront sa descendance. Le petit criquet des jachères qui fréquente comme lui les terres pauvres et arides constitue sa proie principale. Larves et adultes ont tout à craindre du sphex qui les repère d’en haut grâce à ses grands yeux noirs.
L’insecte soudain tombe du ciel et paralyse en trois coups de poignard précisément ajustés les ganglions locomoteurs de sa victime. Après quelques ultimes soubresauts, le criquet s’effondre, paralysé par le venin de la guêpe.

Le fardeau

Commence alors une incroyable expédition. La guêpe se place au-dessus de sa proie qu’elle embrasse avec ses longues pattes, puis elle la traîne pas à pas en direction de son trou. Cette marche avec un fardeau plus lourd que le porteur peut durer des heures. Quand elle n’en peut vraiment plus, la guêpe juche le malheureux criquet sur un caillou ou une plante surélevée pour éviter qu’il ne finisse grillé sur un sol à près de 60 °C.
Voici enfin le nid, reconnu à d’infimes détails. Le sphex dépose son fardeau, dégage l’ouverture du trou et y enfouit sa proie qui rejoint l’œuf pondu précédemment.
La guêpe, après avoir soigneusement rebouché l’entrée de sa cellule, peut commencer à creuser un nouveau terrier. Deux ou trois trous chaque jour avec toujours un œuf et une proie vivante. Des souffrances du criquet dévoré vif pendant des semaines, on ne sait rien. Mais il est clair que de ces cellules mortelles émergeront au printemps prochain des guêpes rouges et noires…

Galerie des supplices

Hormis les oiseaux et les chauves-souris déjà mentionnés, le sphex n’est pas le seul ennemi mortel des musiciens de l’herbe. Le redoutable chasseur noir et rouge a d’abord un cousin de plus grande taille qui s’attaque aux grosses sauterelles.
Ce n’est pas tout. Certaines mouches tachinaires et conopides pondent leurs œufs sur le dos d’un criquet à l’endroit précis que celui-ci ne peut atteindre avec ses pattes. De l’œuf sort un asticot qui s’insinue dans le corps de son hôte, lequel finira lui aussi dévoré à petit feu.
Les rares criquets qui fréquentent les milieux humides sont parfois parasités par des vers nématodes aussi fins que des cheveux. Ces créatures peuvent atteindre, enroulées dans le corps de leur victime, jusqu’à vingt centimètres de long. D’autres criquets sont infectés par le champignon Entomophaga grylla, qui influence leur comportement. Ce parasite les pousse à se fixer solidement au sommet d’une très haute tige pour y mourir. Les spores du champignon qui sortiront du criquet momifié bénéficient de cette hauteur pour se disperser le plus loin possible.
Enfin, les minuscules acariens rouges que criquets et sauterelles portent souvent en quantité sur le dos sont un peu moins à craindre : ces auto-stoppeurs indélicats se contentent de sucer un peu du sang de leurs victimes. On connaît pire…

Couverture de La Salamandre n°163

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 163
Août - Septembre 2004
Article N° complet

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