Le plongeur et le terrien

Dans le tumulte des eaux, le cincle sait se faire entendre. Ses notes aiguës portent au-dessus des remous : c’est le chant de la rivière. / © Fabrice Cahez

Qui rencontre l’oiseau plongeur ne l’oublie pas. Ce n’est pas Fabrice Cahez qui dira le contraire…

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Ma passion naissait seulement. Je n’en étais qu’aux prémices de l’ornithologie, mais déjà je collais aux basques de l’animateur de la sortie. Je l’ai donc vu le premier, ce petit oiseau brun, qu’il pointait du doigt à quelques dizaines de mètres du pont où nous avions installé les longues-vues.
Qu’est-ce qu’il avait de spécial, ce volatile, avec son plumage terne ? Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre quand son plastron blanc a illuminé l’oculaire. Mais j’ai eu besoin de davantage de temps pour savoir où il était passé pendant que je discutais ! J’avais beau le chercher, il avait disparu, sans prévenir.
Comment faisait-il pour plonger aussi longtemps ? Un mystère, pour un gars de la terre qui n’aimait pas l’eau. Et qui ne savait même pas nager. Je l’admirais et le jalousais en même temps.
De retour à la maison, je me suis plongé dans mon « Géroudet ». Couverture jaune, vieille édition, page 99. Ce n’est pas compliqué : dans le même chapitre, il n’y a que le cincle et le troglodyte. Ce dernier, je le connaissais : c’était la mascotte de notre association.

La marque blanche

Le cincle, c’était décidé, j’allais le retrouver. Nous étions en plein hiver. J’ai chaussé mes bottes et longé la rivière. Juste un petit cours d’eau pas très large, pas très beau, qui s’échappait comme il pouvait des rejets d’eaux usées du village. Il ne devait son salut qu’à son débit et à sa pente, suffisants pour alimenter jadis deux petits moulins.
Les premiers pas ne me permirent que d’exercer mes jumelles. Le ruisseau s’écoulait paisiblement entre les embâcles. Pas le moindre cri, pas la moindre vie. Pourtant un détail attira bien vite mon attention. Au milieu du bief, sur une grosse pierre tombée du mur du premier moulin, trônaient deux énormes taches blanches. A n’en pas douter, le propriétaire des lieux avait laissé sa signature.
Ragaillardi par ce détail, je continuai ma progression, jusqu’à l’endroit où une cascade de plusieurs mètres de haut faisait tourner quelques décennies plus tôt la roue du meunier.
En dessous de moi, au milieu du tumulte bouillonnant, un petit oiseau brun venait de décoller. Si vite que mes jumelles sont restées collées entre mes doigts. Une image définitivement gravée dans ma mémoire. Je savais qu’il était là et qu’il suffisait d’y revenir. Et j’y suis retourné depuis lors presque chaque année.

Gilbert Marzolin

© Fabrice Cahez

Monsieur Marzolin

L’étude des chiffres parfois peut mener aux rivières. Portrait d’un passionné.

Gilbert Marzolin est un ancien professeur de mathématiques en classes préparatoires d’un grand lycée lorrain. Un jour, au début des années 80, il a besoin de données pour tester des logiciels avec ses étudiants. Son truc à lui, c’est plutôt les modèles mathématiques et les statistiques. Pas forcément la nature.
Mais de rencontres en discussions, les idées prennent corps. Poids, âge, distances… Ses données, il va les récolter en baguant des oiseaux. Stages, camps d’été se succèdent. Un ami lui souffle l’idée de travailler sur le cincle plongeur.
Il y a justement autour de Metz une petite population dont il serait urgent de s’occuper. L’homme se prend au jeu. Il commence par sa région, puis, au fil des ans, étend son territoire de la frontière luxembourgeoise aux confins des Vosges.
Chaque année depuis lors, Gilbert enfile ses cuissardes et plante ses filets pour trouver les nids, capturer les cincles adultes et leur passer la bague au tarse. Inlassablement, ses données sont compilées sur ses carnets de terrain. Tout y est : le lieu, la date, l’heure, les conditions météo, les mensurations de l’oiseau, son sexe et le numéro de sa bague. Des années d’étude pour déterminer scientifiquement l’évolution des paramètres démographiques du cincle plongeur en fonction du sexe et de l’âge.
Gilbert Marzolin est la mémoire vivante du cincle plongeur et de son évolution. Une passion dévorante qui ne lui laisse guère de temps à consacrer aux autres oiseaux…

© Fabrice Cahez

Découvrez la suite du dossier sur le cincle plongeur.

Couverture de La Salamandre n°166

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 166
Février - Mars 2005
Article N° complet

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