Le petit peuple du pétiole

Chemin bordé par une rangée de peupliers noirs. / © Benoît Perrotin

Fondatrice solitaire, soldats solidaires et explorateurs ailés… les feuilles du peuplier abritent un royaume insoupçonné. Rendez-vous à deux pas de chez vous pour découvrir la galle et sa société de pucerons.

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Après une matinée limpide, le vent se renforce peu à peu et devient tempétueux. Sombres et menaçants, de gros nuages gonflent dans l'azur. L'orage est imminent… Ambassadrices des éclairs et du tonnerre qui vont se déchaîner, des rafales violentes plient dangereusement l'alignée de grands peupliers noirs le long du chemin de terre battue. Plusieurs branches cassent d'un bruit sec.
Après un bref vol, brindilles et feuilles tombent au sol. En les observant avec attention, vous remarquerez des sortes de renflements spiralés sur le pétiole des feuilles. Maladie ? Champignon ? Ce sont des galles provoquées par des pucerons. Sortez votre loupe pour un voyage extraordinaire au royaume de Pemphigus spyrothecae, un insecte minuscule au cycle de vie extraordinaire.

© Benoît Perrotin

Mais d'où viennent ces galles tordues ? Retour au tout début du printemps. La puceronne qui sera à l'origine de la colonie est appelée fondatrice. Elle éclôt de l'œuf d'hiver exactement au moment où l'arbre déroule ses feuilles. Parfaite synchronisation ! Avec ses stylets aiguisés, elle transperce un jeune pétiole. Les substances contenues dans sa salive sont chimiquement très proches des hormones de croissance produites par la plante. Elles provoquent une réaction de défense chez l'arbre, qui tord les tissus du pétiole pour tenter d'isoler le parasite. Mais le puceron tire profit de cette situation et se laisse enrober par les spirales.

Le petit peuple du peuplier

© Benoît Perrotin

Désormais à l'abri des intempéries et des ennemis dans une cavité végétale, la mère puceronne fonde son peuple. Sans avoir été fécondée par un mâle, elle produit une grande quantité de pucerons asexués, dont des soldats destinées à la protection du royaume.

Comme les autres aphidiens, Pemphigus spyrothecae suce la sève élaborée de son hôte. Pour se débarrasser de l'excès de sucres contenus dans le liquide, il excrète du miellat apprécié par les fourmis. En échange de ces déjections sucrées, celles-ci protègent les pucerons des coccinelles et autres prédateurs.

L'intérieur d'une galle se révèle très fréquenté. Cette ville miniature grouille de pucerons de toutes formes et à tous les stades de développement. Pemphigus spyrothecae est un puceron dit lanigère : il produit en abondance des filaments de cire hydrofuges et isolants, une sorte de laine qui protège la colonie de l'humidité et du froid et entrave le déplacement des prédateurs.

© Benoît Perrotin

En juin et en juillet, les filles de la fondatrice génèrent à leur tour des descendantes, toujours de manière asexuée. Puis, dans la deuxième moitié d'août, la diminution de la température et le raccourcissement de la durée du jour stimulent l'apparition d'individus ailés. La galle devient rougeâtre et sèche en s'ouvrant. Les exploratrices volent plutôt mal et se font emporter par le vent. Là où elles atterrissent, parfois sur d'autres peupliers, elles donnent naissance pour la première fois à des pucerons mâles et femelles.
Lorsque les couleurs d'automne embellissent les peupliers, les pucerons s'accouplent enfin. Puis, les femelles pondent un œuf… unique ! Logé dans une crevasse de l'écorce, ce dernier est capable de résister à des froids sibériens. Aux beaux jours d'avril, il en sortira une nouvelle fondatrice qui donnera naissance à un autre petit royaume spiralé.

Le petit peuple du peuplier

© Benoît Perrotin

Soldates kamikazes

Ils sont grands, trapus et armés de pattes élargies et d'une cuticule plus épaisse que les Pemphigus spyrothecae normaux… Ce sont les soldats de la fondatrice qui représentent près de 50% des quelque 500 pucerons contenus dans la galle.
Cette armée féminine professionnelle surveille l'entrée de la colonie et patrouille le long du pétiole. Face à un prédateur, telle une larve de coccinelle, de syrphe ou de punaise, les sentinelles réagissent agressivement et transpercent l'attaquant avec leurs stylets ou leurs pattes. Elles perdent souvent la vie lors de cet élan altruiste pour protéger la colonie.
Les soldats font aussi le ménage dans la galle, en expulsant de la tête ou des pattes les gouttes de miellat, les cadavres et les restes des mues. Ils réparent également la galle en piquant les tissus végétaux et en stimulant la cicatrisation des failles.

Le petit peuple du peuplier

© Benoît Perrotin

Combats millimétriques

La qualité de la sève et la taille de la feuille influencent directement le succès de la reproduction des pucerons du peuplier. Ces homoptères peuvent se battre violemment pour un territoire de quelques mm2. Chez Pemphigus betae par exemple, un petit-cousin de P. spyrothecae , les femelles fondatrices se poussent et se donnent des coups de pattes si nécessaire pendant deux jours pour conquérir le meilleur bout de pétiole.
L'emplacement choisi est capital : lorsque deux galles se forment à la base de la même feuille, celle située en amont est privilégiée car sa fondatrice peut boire la sève en premier. Le taux de reproduction en sera jusqu'à 60% plus élevé que dans une autre galle située en aval.

Le petit peuple du peuplier

© Benoît Perrotin

Bois d'allumettes

Les peupliers sont de proches parents des saules. Peuplier noir, peuplier blanc ou tremble sont des essences au bois tendre et léger, au faible pouvoir calorifique et à la combustion rapide. Ils sont souvent utilisés pour la production d'allumettes, de pâte à papier ou d'emballages.
Très grand et de forme élancée, le peuplier d'Italie est une sous-espèce du peuplier noir souvent plantée comme brise-vent pour protéger les cultures et les vergers. Il est fréquemment infesté par le puceron Pemphigus spyrothecae , vedette de cet article.

Le petit peuple du peuplier

© Benoît Perrotin

Attaque sur salades

Parmi les 4000 sortes connues de pucerons, seulement 10% sont capables de provoquer la formation de galles ou cécidies sur la plante hôte. On les qualifie de cécidogènes. Plusieurs espèces du genre Pemphigus engendrent ce genre de structures sur les peupliers. Contrairement à Pemphigus spyrothecae qui boucle la totalité de son cycle sur le peuplier noir, d'autres Pemphigus infestent aussi un hôte secondaire en provoquant parfois des dégâts économiques importants. C'est le cas de Pemphigus phenax sur la carotte, de Pemphigus betae sur la betterave ou de Pemphigus bursarius sur la laitue ou la chicorée.
Chez ces espèces, des pucerons ailés colonisent la deuxième plante en pondant des larves sur ses feuilles. Ces dernières migrent ensuite dans le sol et se fixent sur les racines où elles sucent la sève, deviennent adultes et prolifèrent. La plante jaunit, flétrit et finit souvent par mourir. En automne, mâles et femelles ailés apparaissent et regagnent le peuplier, où ils produisent l'œuf d'hiver qui clôt le cycle.

© Benoît Perrotin

En pratique, lisez nos 3 conseils pour observer le petit monde du peuplier.

Couverture de La Salamandre n°222

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 222
Juin - Juillet 2014
Article N° complet

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