Le pêcheur et le bûcheron

© Nick Derry

Le castor rafistole sa hutte secrète pendant que le harle prépare ses noces. Bienvenue à deux nouveaux gardiens de la rivière.

Avatar de Jean-Philippe Paul
- Mis à jour le
Article d'origine par

L’entendez-vous ? Elle coule inlassablement, tel un fil d’argent dans la campagne endormie. Mais qui fréquente encore une rivière glaciale en plein hiver ? Pas le baigneur, il s’est rhabillé depuis belle lurette. Ni le rameur, il a rangé son canoë bien au sec. L’ornithologue peut-être ? Non, lui préfère de loin les rivages paisibles d’un lac où les canards se laissent admirer de tout près. Pourtant, le lieu est idéal pour prendre un bain de sauvage. Et rencontrer, pourquoi pas, deux personnages tout droit sortis d’un roman de trappeurs. Le harle, canard plongeur toujours sur son trente-et-un, et le castor, sous-marin à fourrure aux mœurs vespérales.
Enfilons des bottes et un bonnet pour nous faufiler discrètement sous les saules tortueux et dégarnis. Approcher ces deux acteurs aquatiques se mérite.

© Nick Derry

Un bièvre peut en cacher un autre

Le castor a prêté son ancien nom de bièvre au harle, un grand canard piscivore. Ce terme dériverait du gaulois bebros puis du latin fiber. On le retrouve dans l’anglais beaver, le néerlandais bever ou l’allemand Biber. La toponymie est riche de références à l’appellation ancestrale du castor. On compte cinq rivières françaises dénommées Bièvre, de même qu’une commune belge de la province de Namur ou La Brévine, village suisse du canton de Neuchâtel. Preuve que l’animal était très commun par le passé.

La rivière fume de fraîcheur. Les reflets d’arbres et de pierres émergées dessinent des mirages à sa surface. Une fine pellicule de glace recouvre la berge sablonneuse et certains bras calmes et peu profonds. Crac… crac… Nos premiers pas bruyants font aussitôt fuir un cincle puis une poule d’eau. Soudain, un grognement sourd parvient de l’amont. Ces cris sonnent un peu comme ceux d’un batracien. Très improbable à l’approche du solstice d’hiver. Avançons encore un peu. Plus près, les jumelles suffiront pour voir ce qu’il se passe.
Passé un méandre, ils sont là, réunis comme une assemblée secrète dans la brume. Des harles bièvres en pleine parade nuptiale ! Trois mâles imposants arborent leur plumage de prestige : un costume noir et blanc teinté de rose sur la poitrine, avec un couvre-chef sombre aux reflets verts. Un bec rouge sang souligne leur sourire malicieux. Les courtisans s’agitent au milieu d’une cour de huit femelles grises coiffées de brun roux. Ils s’ébrouent avec excitation, lèvent le bec au ciel puis le plongent à moitié en tenant la tête oblique.
Ces noces blanches s’observent de plus en plus souvent en moyenne montagne. Signe que le canard venu du nord et de l’est continue de coloniser le moindre cours d’eau pour s’y reproduire. Malheureusement, le succès de ce piscivore inquiète certains. Comme pour le grand cormoran avant lui, des fusils réclament déjà sa tête.
Le ciel rosit à l’ouest. Abandonnons les harles à leurs amours pour continuer de louvoyer entre les arbres et la berge. Devant nous se dresse un saule vénérable, totalement dévoré à la base. Le message est clair...

Les dents de la rivière 1

Les incisives du castor sont réputées. Partout où le rongeur passe, il laisse les traces de ses travaux de bûcheronnage. De ses dents puissantes, il modifie même le paysage. Ici la chute d’un très grand peuplier, là un bouquet d’arbres morts noyés par la construction d’un barrage. Parfois, le bâtisseur à fourrure inonde des prairies. Selon des études menées récemment en Ecosse, invertébrés, poissons, amphibiens et oiseaux profitent de la diversité des milieux créés par le castor. Les écologues reconnaissent toutefois qu’il peut avoir la dent très lourde sur de vieilles forêts riveraines.

© Nick Derry

Les dents de la rivière 2

Pour satisfaire son régime poisson, le harle bièvre a lui aussi des dents ! Ou plutôt un bec fin, denté et crochu. Aucun risque de laisser filer les gardons et autres ablettes attrapés en plongée. Pour se loger, le canard joue à l’original. Pas de nid végétal dissimulé dans les roseaux pour le palmipède huppé, il choisit une cavité dans un enrochement, le tronc d’un arbre ou d’une falaise parfois à 70 m de hauteur ! Pour rejoindre leur maman qui les attend sur l’eau, les canetons à peine nés doivent sauter, rebondir ou rouler hors du nid.

Après cinquante mètres d’une marche délicate parmi la végétation dense malgré la saison, nous arrivons non loin de la hutte bâtie à l’abri des regards. A proximité de cette cabane en branches, on distingue un passage. A force de grimper par là, les castors ont mis la terre à nu. Aux alentours abondent des troncs et des branches fraîchement rongés. C’est l’endroit idéal pour espérer surprendre le bûcheron avant la nuit. Il ne reste plus qu’à attendre son arrivée confortablement camouflés derrière une vieille souche de peuplier. En quelques minutes, les yeux s’habituent au manque de lumière et aux couleurs qui s’estompent. La nature propose bien des curiosités pour combler l’attente. Il suffit de prendre le temps d’observer les alentours. Sur le sol, des empreintes piétinent le sable humide juste à nos pieds. Plus loin le ballet des mésanges boréales anime le couchant pendant que ricane un grèbe castagneux. Une silhouette sombre nage dans notre direction. Fausse alerte ! Un museau blanchâtre et une queue cylindrique trahissent un ragondin. Déception passagère : il faut s’attendre à cette farce du rongeur sud-américain localement très abondant.
Une troupe de tarins des aulnes fend l’air au-dessus de la rivière. L’obscurité tombe. Difficile de discerner le vivant de l’inerte, l’animal du végétal.

Splash ! Une explosion retentit à quelques mètres. Le castor nous a vus en premier et donne l’alerte d’un violent coup de queue sur l’eau… avant de plonger. Spectacle terminé pour ce soir ? Non, par chance, le rongeur émerge à nouveau et rejoint un second individu. Eclairé par la lune, le couple enchaîne apnées olympiques et transports de branchages durant de longues minutes.
En guise d’épilogue, deux harles bièvres survolent le chantier des castors. De quelques coups d’ailes, les pêcheurs saluent les bûcherons avant de disparaître.

© Nick Derry

Montée de bièvre

Exterminé pendant des siècles pour sa fourrure et pour sa chair, le castor d’Europe a failli disparaître. Il y a cent ans, seuls quelques dizaines d’individus subsistaient dans la basse vallée du Rhône. En France, protection et réintroduction ont porté leurs fruits. On estime que 14 000 de ces bûcherons à queue plate vivent actuellement dans 50 départements. Réintroduits en Suisse dès 1958, les castors seraient aujourd’hui 2800 à nager librement sur le Plateau et en vallée du Rhône. Le rongeur ne compte pas s’arrêter là et continue de remonter chaque vallée et chaque affluent.

Dandy du Nord

Le grand harle, comme on l’appelle parfois, est d’abord un Nordique. Mais il n’a cessé d’étendre son domaine en Europe centrale pendant le XXe siècle, faisant de la Suisse un bastion. Hôte incontournable des rives de lacs, le harle bièvre craint de moins en moins l’homme. L’hiver, des congénères scandinaves rejoignent les autochtones et les effectifs helvétiques peuvent atteindre 5000 individus. Ce dynamisme permet au canard de déborder sur la façade est de la France. Là, il colonise même les petites rivières.

Nos conseils atour du castor et du harle bièvre

A qui appartient cette silhouette qui nage dans l'obscurité ? Réponse dans notre guide j'observe les mammifères.

Participez aux comptage des canards organisés par les associations ornithologiques. Une occasion unique pour admirer le harle bièvre et de nombreuses autres espèces d'oiseaux aquatiques.

Prolongez la lecture avec notre dossier complet Le castor entre deux mondes.

DVD - Les nouveaux castors

Apprenez en plus sur le castor grâce à notre DVD Les nouveaux castors.

Couverture de La Salamandre n°243

Cet article est extrait de la Salamandre
n° 243
Décembre 2017 - Janvier 2018
Article N° complet

Articles sur le même sujet

Réagir